À Orval, c’est «Prie et travaille»

Un à un, vêtus d’un ample vêtement blanc, les moines pénètrent dans la basilique d’Orval. Les pas sont lents ou affirmés – chacun a son tempérament et son âge – pour traverser le chœur et rejoindre les stalles de bois clair. Tous rassemblés, les religieux se lèvent et entonnent le psaume du jour : « Enseigne-moi, Seigneur, le chemin de tes ordres ; à les garder, j’aurai ta récompense. Montre-moi comment garder ta loi, que je l’observe de tout cœur. » Le temps du Sexte, la prière communautaire de midi, les cisterciens trappistes chantent pour que dans l’accord de leurs voix se forgent l’harmonie et la concorde des esprits et des cœurs. Ils lisent un texte religieux, évoquent les absents avant de s’agenouiller et prier en silence. Une poignée de fidèles les accompagnent, attentifs et respectueux. Un quart d’heure plus tard, ils quittent la belle abbatiale de pierre dorée et vont prendre un repas simple dans le silence. C’est une vie hors du monde, régie par le renoncement à soi, que vivent les quinze moines d’Orval âgés de 28 à 88 ans. Appartenant à l’ordre cistercien depuis le XIIe siècle et ayant suivi la réforme trappiste du XVIIe siècle, ces bénédictins donnent leur vie à Dieu et acceptent la pauvreté, l’obéissance et la chasteté. Et cette vie offerte au créateur, ils la passent à prier et travailler ; « Ora et labora », « Prie et travaille » comme le préconisa saint Benoît. Ils se retrouvent ainsi cinq fois par jour pour prier de concert – les premières vigiles étant fixées à 5 heures le matin – et consacrent leur après-midi au travail. Mais ce n’est pas à la célèbre brasserie ouverte en 1931 que les moines d’Orval œuvrent de leurs mains. Même si les bâtiments intègrent l’abbaye, la production annuelle des 22 millions de bouteilles, qui sera bientôt augmentée, est confiée à une trentaine de laïcs. Pareil pour la fromagerie créée en 1928. Nul moine ne fabrique les blocs de fromage de deux kilos, la tâche étant également accomplie par une trentaine d’employés extérieurs. Les religieux s’adonnent eux, à la fabrication de bonbons de miel, font de la reliure, peignent des icônes ou travaillent dans les forêts avoisinantes quand ils ne s’occupent pas des nombreuses tâches ménagères liées à la vie communautaire, vaisselle, cuisine, buanderie, infirmerie, bibliothèque… « Comme tous les cisterciens, nous vivons dans des lieux reculés car nous centrons notre vie sur la prière. La solitude et le silence sont importants pour notre communauté », explique le frère Xavier, économe de la communauté et prieur de l’abbaye, bras droit du Père Abbé, Lode Van Hecke. Le recueillement est si essentiel que le religieux de 49 ans ne tient pas à ce que la paix du monastère soit bouleversée par une visite de presse. Pas question d’ouvrir les portes privées de l’abbaye et de déranger les moines et les hôtes qui y passent une retraite. Pas question non plus de nous servir de guide dans la célèbre brasserie.

La légende de Mathilde

C’est que la production brassicole n’est pas un but en soi pour les religieux, mais un moyen permettant de faire face aux problèmes de reconstruction et d’entretien des bâtiments et de soutenir des œuvres sociales. « Nous ne voulons pas que dans un même article de presse, la vie de la communauté soit associée à nos activités industrielles. La raison principale est d’éviter que notre vie monastique ne se réduise à un support de vente, comme c’est le cas dans un certain univers de publicité », explique le frère Xavier. Le religieux nous fait découvrir la partie de l’abbaye ouverte à tous les visiteurs. Il montre le jardin des plantes médicinales reconstruit à la mémoire du frère pharmacien, Antoine Perrin, ayant vécu au XVIIIe siècle, s’arrête ensuite devant la célèbre fontaine liée à la légende du monastère. C’est là en effet que la comtesse italienne Mathilde de Canossa a perdu son anneau de mariage. La jeune veuve supplia Dieu de le lui rendre et vit apparaître à la surface de l’eau une truite portant la bague dans sa gueule. « C’est ici un Val d’or ! » se serait écriée Mathilde qui, en remerciement, fonda le monastère. Après la fontaine, le prieur nous conduit aux ruines du XIIe siècle dévastée avec les bâtiments du XVIIe siècle par les révolutionnaires français en 1793. « L’architecture religieuse d’Orval est d’une grande simplicité », explique le frère Xavier. « Au contraire d’églises d’autres communautés où les décorations des chapiteaux peuvent servir de catéchisme aux croyants, l’architecture de la première église d’Orval a été pensée pour l’oreille. L’acoustique était très travaillée et un vase accentuant la réverbération des sons fut enchâssé dans la maçonnerie car le chant et la lecture de textes religieux sont depuis toujours importants pour les cisterciens d’Orval. Ils nous aident à trouver la présence de Dieu. » Le prieur nous emmène ensuite dans les caves voûtées du XVIIIe siècle, seuls vestiges des bâtiments néoclassiques. C’est là en effet qu’est installé le musée qui raconte l’histoire de l’abbaye : « Une première communauté de bénédictins s’est installée à Orval au XIe siècle dans ce lieu retiré, au croisement de cultures et d’univers différents (nous sommes très proches de la frontière française). Au fil des siècles, elle a connu bien des drames et a failli disparaître à plusieurs reprises. Mais à chaque fois, la vie religieuse a vécu un nouvel élan », insiste le frère Xavier.

80.000 touristes par an !

Le moine épingle encore la maquette du musée, les vestiges des anciennes constructions, les chapiteaux romans, angelots baroques, taques de cheminée sorties des anciennes forges aujourd’hui disparues, ainsi que d’autres pièces réalisées à l’époque Art déco liées à la reprise de la vie monastique à Orval en 1926. Et ce musée, comme les ruines, ils sont pas moins de 80.000 à les visiter chaque année, faisant de l’abbaye le deuxième site touristique de la province de Luxembourg, après le château de Bouillon. « Il y a quelques années, l’abbaye perdait des visiteurs car ses infrastructures d’accueil étaient rudimentaires. En 2009, les moines ont décidé de construire un nouveau bâtiment et deux ans plus tard s’ouvrait l’auberge « À l’Ange Gardien ». Nous pouvons y accueillir 390 personnes et disposons aussi de locaux pour des séminaires et des colloques », souligne Hugues Hubert, le gérant de L’Ange Gardien. À la carte, de nombreux plats parmi lesquels des « orvaliflettes », tartines aux fromages d’Orval, ainsi que de belles croquettes au fromage local, et bien sûr la bière mythique au goût rond et amer. Une bière qui très vite fait chanter les jeunes installés sur la terrasse. Mais le chant n’est-il pas sacré à Orval ?