Douze jurés contraints de remonter le temps

La cour d’assises de Bruxelles, délocalisée à Nivelles, est appelée à essuyer les plâtres de la loi étendant la prescription pénale de 15 à 20 ans (en pratique de 30 à 40 ans, les délais pouvant être renouvelés une fois) votée en octobre 2016 pour permettre le procès de Richard Remes. Le « vitrioleur » avait été condamné à 30 ans de réclusion en 2012 pour avoir défiguré à l’acide Patricia Lefranc.

L’effroi suscité par cette affaire avait relancé l’enquête menée il y a 29 ans sur la mort d’un bébé de 17 mois, Sandra Gallemaers, fille de sa maîtresse Antoinette. Son corps sans vie fut retrouvé le 15 janvier au pied de l’immeuble de 10 étages où elle habitait, rue Haute, à proximité de l’hôpital Saint-Pierre. Richard Remes et Antoinette Gallemaers, qui furent tous deux soupçonnés de ce meurtre et inculpés, avaient bénéficié d’un non-lieu, laissant la porte ouverte à une réouverture des poursuites en cas de survenance d’un fait nouveau.

Les limites de la mémoire

Les jurés et la cour devront se projeter dans les témoignages recueillis il y a près de 30 ans. Ils seront confrontés aux limites de la mémoire que les témoins (certains sont décédés) auront conservée des faits. L’accusation et la défense devront se satisfaire des indices récoltés à une époque où la téléphonie n’était pas encore le premier auxiliaire de l’enquête criminelle et où la police scientifique ne disposait pas encore des techniques mises en œuvre au XXIe siècle.

Ce procès, le premier à concerner en Belgique une affaire aussi ancienne (si l’on exclut l’exceptionnel procès en révision posthume en 1996 de la collaboratrice flamande Irma Laplasse, exécutée en 1945), sera un laboratoire judiciaire.

Le cours des débats dira si l’administration d’une bonne justice, respectueuse des droits de la défense, est conciliable avec l’écoulement du temps. Les opposants à l’extension de la prescription pénale, votée « en opportunité » en octobre 2016 pour permettre la poursuite de l’enquête sur les tueurs du Brabant, redoutaient que les deux soient opposés.

Des fractures post-mortem

Richard Remes devra lui aussi se projeter 30 ans en arrière pour assumer sa défense. Comme en 1988, il nie farouchement avoir maquillé le meurtre de la petite en accident, une défenestration imputable à une imprudence enfantine. Le 15 janvier 1988, Remes, alors âgé de 32 ans, avait passé la soirée avec sa jeune maîtresse de 21 ans dans l’appartement de la rue Haute qu’il avait quitté vers 23 h 30. Le lendemain matin, à 8 h, le corps de Sandra était retrouvé au pied de l’immeuble. L’autopsie avait révélé une compression de la poitrine et des fractures post-mortem, suggérant une mise en scène. Le mobile affecté à Remes résidait dans l’apparente détermination de sa maîtresse, la mère de la fillette, à le quitter.

L’agression au vitriol dont fut victime en 2009 Patricia Lefranc avait conduit celle-ci et la mère de Sandra à relancer les suspicions pesant sur Richard Remes. Des confidences de Patricia Lefranc, mêmes fragiles et contestées par Remes, et une relecture du dossier par les enquêteurs, lui valent de se retrouver pour la deuxième fois dans le box des accusés.

Vitrioleur d’une femme qui voulait le quitter en 2012, donc meurtrier de l’enfant d’une autre en 1988 qui nourrissait le même désir ? Capable, donc coupable ? Les jurés ont six jours pour en décider.

Durant l’enquête de 1988, l’un de ses plus féroces accusateurs avait été Jean-Paul Ramaekers, un pédophile cruel qui sera condamné à la perpétuité en 1995 pour trois viols d’enfants. Déjà détenu en 1988 pour un autre viol d’enfant, Ramaekers affirmait avec outrance avoir recueilli en prison les confidences du frère d’Antoinette Gallemaers.

En 1996, Ramaekers, qui voulait négocier sa libération, avait affirmé depuis sa prison que onze corps d’enfants étaient enterrés dans le charbonnage de Jumet, déclenchant des fouilles qui durèrent des mois. Ces affabulations coûtèrent 12 millions d’euros à la Justice.