«Il faut sauver nos cloches!»

« C’est un scandale ! » Serge Joris, le président de l’Association campanaire wallonne, ne cache pas son mécontentement. Sa tristesse surtout. Il y a quelques mois, après une trop longue agonie, proie de nombreux vandales, l’église de Genly, sur la commune de Quévy, en province de Hainaut, était désacralisée. Avant de confier la vente du bâtiment à une agence, la fabrique d’église décida de se séparer du peu de biens que contenait encore l’édifice : quelques chaises, des bancs, un bénitier, un crucifix et… deux cloches. Si la première fut coulée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et était probablement frappée de la mention « Je remplace ma sœur enlevée par les Allemands », la seconde est datée de 1583 ! Peu soucieux semble-t-il de ce caractère patrimonial, par mesure de facilité – ou par appât du gain ? – la fabrique d’église décida de vendre ses cloches sur… eBay. Et les deux dames trouvèrent, très vite, acquéreurs. Lorsqu’on demande à Serge Joris la valeur de la transaction, sa réponse est sans appel : « Je préfère ne rien savoir. Il est déjà fort triste qu’une telle pièce tombe dans un patrimoine privé. Il serait encore plus regrettable qu’elle ait été achetée dans un but purement mercantile. Chaque cloche contient 78 % de cuivre et 22 % d’étain. Sur le marché, la valeur de ces matériaux est assez importante. Régulièrement, on est amené à constater la disparition de cloches. On les dérobe comme on vole des câbles de chemin de fer en somme, dans le même but. C’est désolant, mais tellement fréquent. C’est pour défendre ce patrimoine que l’Association campanaire wallonne a vu le jour en 1994. Notre objectif est la sauvegarde, la promotion et la valorisation des cloches, carillons et horloges monumentales de l’espace Wallonie-Bruxelles. Après 23 ans d’existence, nous comptons, à ce jour, près de 200 membres. Et de nombreuses missions à notre actif. »

Derrière chaque cloche se cache une histoire

« Sauvegarder, promouvoir et valoriser », de bien nobles valeurs. « En 1998, la Région wallonne nous a confié la mission de réaliser l’inventaire technique et sanitaire des carillons de Wallonie », poursuit Serge Joris. « Depuis, nous sommes régulièrement consultés et notre travail a été reconnu à de nombreuses reprises, mais nous n’avons aucun pouvoir. Nous sommes un peu comme la reine d’Angleterre : nous avons le droit seul de mettre en garde. Le plus souvent, nous nous manifestons auprès des diocèses ou des autorités régionales en charge du patrimoine. Mais nous sommes loin d’être systématiquement écoutés. Le cas de l’église de Genly n’est pas un phénomène isolé. Depuis quelques années maintenant, les épisodes de ce genre se multiplient. Et vu le nombre d’églises bientôt désacralisées, ils ne vont faire que s’accroître. Cette problématique des cloches vendues, fondues ou pillées est la même pour les horloges monumentales, ces cadrans, immenses accrochés sur les clochers des bâtiments officiels, des églises, des gares… Elle est même plus aiguë puisque ces mécanismes se démontent et peuvent être transportés bien plus facilement. Nous militons activement pour que soient prises des mesures de protection. Nous voudrions que les cloches et horloges monumentales historiques soient interdites de vente ou de destruction. Chaque année, nous avons davantage d’adhérents et nous en sommes fiers, mais il faut bien reconnaître que nous sommes des exceptions. Aujourd’hui, à l’heure de l’iPod, de l’iPad, tout le monde se moque un peu de ces vieilles dames. Elles font partie d’un patrimoine oublié. » Ce triste constat est partagé par Philippe Slégers, membre de l’association et fils du dernier fondeur de Wallonie, Georges Slégers. « Ce désintérêt ne date pas d’hier. Les cloches sont abandonnées depuis qu’elles ont été électrifiées. Mon père avait coutume de dire : On n’a pas seulement coupé la corde. On a surtout coupé le cordon ombilical. Les curés ne montent plus dans les clochers. Plus personne n’y monte d’ailleurs, à l’exception, parfois, de quelques curieux lors des Journées du patrimoine. Sous les toits d’ardoises, dans l’obscurité, sommeillent bien des merveilles pourtant. Il y a quelques semaines, à Havinnes, près de Tournai, on vient de découvrir une cloche datant de 1644. Une cloche historique, certes, mais aussi très particulière. En plus du nom de son parrain, de sa marraine, du bourgmestre et du curé – inscriptions habituelles – sa robe est frappée d’un rinceau représentant des danses macabres. À Havinnes, personne, pas même le curé, ne connaissait l’existence de ce patrimoine, j’ai envie de dire de ce trésor. Il vient d’être découvert, comme exhumé. On ne sait pas encore précisément à quoi renvoient ces figures, mais il est fort à parier que nous allons découvrir que la région a été, en son temps, frappée par une famine ou un massacre. Derrière chaque cloche se cache une histoire, souvent méconnue, mais toujours très belle. Comme celle de la cathédrale Saint-Paul, à Liège, par exemple. Durant la Seconde Guerre mondiale, à partir de 1943, les Allemands ont mis la main sur de nombreuses cloches, dont certaines très anciennes. Le cuivre qui en était retiré allait servir à la fabrication de munitions. Les officiers en charge de la mission cloches avaient reçu l’ordre de n’en laisser qu’une seule par paroisse et de ne pas toucher à celles qui constituaient un carillon. À Liège, indépendamment du carillon qui, comme toujours, est composé de 49 cloches – l’une d’elles date d’ailleurs de 1340 ! –, se trouvaient également six autres cloches, dites de volée. De façon à les sauver, la veille du passage de la brigade, à la nuit tombée, l’évêque de Liège et quelques paroissiens ont bricolé un stratagème de façon à relier les battants au clavier du carillon. Ce carillon composé de 55 cloches était unique au monde. Mais les Allemands, pourtant réputés pour leur culture musicale, n’y ont vu que du feu. Si les cloches de Saint-Paul ont pu être sauvées, malheureusement, 4.567 vont finir à la fonderie. Celles qui demeurent aujourd’hui, du moins les cloches historiques, sont un peu des miraculées. Depuis des siècles, inlassablement, elles rythment les jours, les heures et ponctuent les grands moments d’une vie, baptême, communion, mariage… C’est le glas également qui nous conduit vers notre dernier voyage. Du moins, tant que ce patrimoine existe encore. »

À visiter : Musée de la cloche et du carillon. Ouvert des fêtes de Pâques aux Journées du patrimoine. 23, rue Grande. 6927 Tellin.