Survivre à Amazon et aux supermarchés

Utiliser le canal internet pour se fédérer entre petits commerçants et résister, tant bien que mal, aux rouleaux compresseurs Amazon ou Zalando, autant qu’aux centres commerciaux. Cet enjeu de l’(e-)commerce de proximité, essentiel d’un point de vue économique et social, ne date pas d’hier. Il intéresse les pouvoirs publics (lire ci-contre) autant qu’un certain nombre d’entrepreneurs qui veulent croire qu’en tirant parti des nouveaux médias, le petit commerce indépendant peut allier tradition et modernité et conserver son pignon sur rue.

Comme souvent en matière d’entrepreneuriat, toutes les belles idées ne se traduisent pas (encore) en francs succès sur le terrain. Chez nous, les concepts pour « connecter » les petits commerçants portés par Teasio (la visiovente), Nearshop (mutualiser les petits commerçants par ville) ou Localisy (le « Google du petit commerce ») peinent à transformer l’intérêt médiatique de ces dernières années en un véritable engouement de la part de leur principale cible. Trop compliqué ? Trop cher ? Pas adapté à la clientèle visée ? Ou des commerçants technophobes, qui ne savent pas sortir le nez du guidon ? Les raisons sont multiples.

Sans enterrer trop vite la première vague d’initiatives, on constate actuellement une nouvelle vague de jeunes entreprises qui jouent la carte locale de la différenciation, en se disant que cela ne sert à rien d’essayer de contrer les géants de l’e-commerce et/ou de la grande distribution sur leur propre terrain, celui du prix, de l’exhaustivité et/ou de la rapidité. En voici deux exemples.

Shortstreet se concentre sur le petit alimentaire

Lancée début de cette année à Louvain-la-Neuve par Cédric Gérard, Shortstreet permet aux commerces alimentaires de proximité d’une ville ou région de s’associer et développer leur offre sur internet. Un air de déjà entendu ? Oui, sauf que la start-up a bien compris que le consommateur moderne, même pétri de bonnes intentions, n’est pas disposé à sacrifier le confort pratique des grandes ou moyennes surfaces. En plus donc de fédérer une offre de différents commerces de bouche, Shortstreet propose un système de livraison qui rassemble en un point unique – l’un des commerces affiliés choisi par le client – l’ensemble de sa commande.« Shortstreet apporte une solution clé en main aux commerçants et une alternative pratique de produits frais et locaux pour les gens qui n’ont pas le temps de faire les marchés, » affirme Cédric Gérard.

L’entrepreneur brabançon a pris son bâton de pèlerin pour prêcher la bonne parole digitale, en commençant par la ville de Wavre. Deux commerçants viennent de lui accorder sa confiance – le commerce de thés Twentea et la boucherie Habib. « Nous comptons démarrer avec au minimum 5 commerces complémentaires par ville. » Le coût de ce nouveau canal de vente pour le commerçant démarre autour de 75 euros par mois, incluant une vitrine e-commerce complète dédiée à l’alimentaire (permettant les achats au poids notamment), une solution de (pré)paiement et le mécanisme logistique de regroupement de commandes évoqué ci-dessus (assorti à un modèle de commissionnement). Le commerçant qui « accueille » la livraison peut espérer générer un surplus de passage dans son commerce, susceptible de générer des ventes spontanées supplémentaires.« Notre canal de vente permet en outre dans certains cas de désengorger une certaine affluence en magasin et de gérer les précommandes plus facilement. »

Shortstreet espère ainsi fédérer au minimum une vingtaine de commerces alimentaires d’ici la fin de l’année, dans 4 zones géographiques. « Nous nous heurtons naturellement à un certain attentisme de commerçants prisonniers de leurs habitudes, ainsi qu’au fait que tout est toujours trop cher pour la majorité d’entre eux, » observe le fondateur, persuadé toutefois que le timing est opportun.

Kappsul, concurrent d’Amazon Launchpad

Accompagnée par Solvay Entrepreneurs, Kappsul propose depuis quelques mois une place de marché pour inventeurs, créateurs et start-up axées sur la fabrication d’objets innovants : accessoires et gadgets technologiques, articles de décoration et de mode, etc. Avec une particularité : tout doit être le fruit de l’imagination d’entrepreneurs relativement « proches », comprenez si pas belges ou des pays voisins, au moins européens. Le site veut prendre le contre-pied du « made in Asia », tout en proposant une vitrine à de jeunes entreprises qui n’ont souvent pas les moyens d’investir dans leur propre canal e-commerce.

Surtout, Kappsul permet d’entretenir une dynamique commerciale amorcée par une campagne de crowdfunding, qui peine souvent à survivre à quelques semaines. « Notre cible de prédilection, ce sont des start-up qui cherchent à capitaliser sur un crowdfunding réussi pour se faire connaître en dehors de leur pays. Et qui sont bien sûr capables de livrer dans un délai de quelques jours », expliquent les cofondateurs Syrbain Cellier et Gaël Bubbe. Ils s’attaquent à un géant, car Kappsul est en fait très proche dans la philosophie d’Amazon Launchpad, l’initiative récente du leader américain centrée sur les « produits innovants de start-up ». « Nous voulons nous différencier par notre souplesse, le côté gratuit de notre plateforme (NDLR : modèle de commission de 9 % sur les ventes) et par une intégration avec le monde physique. L’acheteur potentiel pourra en un clic voir apparaître une série de magasins où il peut aller tester un article. »

Kappsul rassemble pour l’instant quelques dizaines d’articles fabriqués principalement par des start-up en France, mais aussi en Belgique, en Allemagne, en Suède… Certains ont déjà discrètement trouvé leur place dans les rayons de chaînes d’électroménager. « Atteindre une dizaine de ventes par jour d’ici la fin de l’année nous paraît être un objectif réaliste. »