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On: un singulier pluriel

ON, pronom menteur ? Les grammairiens savent pourquoi…

Temps de lecture: 6 min

Les championnats de football touchant à leur fin, on voit fleurir, dans les journaux ou sur les réseaux sociaux, le cri de victoire : «  On est champions !  » Une lectrice – sans doute plus attentive à la grammaire qu’aux résultats des compétitions – s’en émeut : un attribut ( champions ) au pluriel, alors que le verbe et son sujet ( on est ) sont au singulier, est-ce permis ?

Les grammairiens sont unanimes sur ce point : pas de pénalité pour ce qu’ils appellent une syllepse, c’est-à-dire un accord selon le sens. Le pluriel champions est déterminé par le sens du pronom on , qui renvoie ici à un « kop » de supporters enthousiastes. Certes, ce mélange de nombre peut surprendre, mais n’oublions pas que on est un pronom menteur…

Postscriptum 1

Le pronom on a suscité une abondante littérature analysant son comportement grammatical et les exploitations stylistiques qu’il permet. Les lecteurs connaissent l’étiquette de « pronom menteur » dont certains commentateurs affublent ce pronom indéfini. Dans une partie de ses emplois, on renvoie en effet à l’être humain en général, aux gens : on a souvent besoin d’un plus petit que soi  ; on dirait qu’il va pleuvoir  ; on aura tout vu . Dans d’autres, par contre, on représente des personnes bien identifiées et se substitue à un pronom personnel.

Lorsque on marque une indétermination, l’accord de l’attribut ou du participe passé se fait au masculin singulier, genre et nombre considérés aujourd’hui comme indifférenciés en français. D’où les énoncés : on est prié de ne pas fumer  ; on s’est introduit par effraction dans le musée  ; on n’est jamais certain de rien . Dans ces emplois, une variation en genre ou en nombre fondée sur le sens n’est pas de mise, puisque le pronom indéfini on ne renvoie pas à une ou des personnes identifiables.

Par contre, lorsque le pronom on peut être remplacé par un pronom personnel ( je, tu, il, elle, nous, vous, ils, elles ), les grammairiens acceptent qu’il entraîne un accord « selon le sens », procédé appelé syllepse. Si le verbe reste toujours au singulier, l’attribut ou le participe passé varient en genre et en nombre en fonction de la ou des personnes représentées : « Dis donc, petite garce ! on s’est bien vite débinée  » ; «  Ne nous plaignons pas : on se sent protégés aujourd’hui. » ; «  Est-on forcés de se taire en tant que professionnels de la santé ?  » ; «  Les deux sœurs se lamentaient : on s’est données corps et âme pour lui !  »

Postscriptum 2

Il est des puristes qui, pour l’accord avec le pronom on , proposent de distinguer la syllepse du genre de celle du nombre. Ainsi, l’Académie française, dans la 8e édition de son Dictionnaire (1935), admettait sans réserve la première : «  On n’est pas toujours jeune et belle.  » Mais elle n’acceptait le pluriel qu’avec des et un nom : «  On n’est pas des esclaves pour endurer de si mauvais traitements. »

Cette distinction, peu respectée par les auteurs, n’a pas été reprise dans la 9e édition du Dictionnaire (2011). Dans celle-ci, la vénérable Dame du Quai Conti accepte que l’accord se fasse avec le sens lorsque on renvoie à un sujet dont on connaît le genre et le nombre : «  Comme on est contents de se retrouver si nombreux !  » L’Académie rejoint là une position aujourd’hui admise par l’ensemble des grammairiens.

Quant à la séquence «  nous, on  », associant le on au pronom personnel correspondant, elle est considérée comme familière, voire populaire. En style formel, mieux vaut donc éviter des énoncés du type «  Nous, on est les rois !  », ou «  Nous on s’aime  », titre d’un tube de Georges Chelon (1968). À moins que ce choix ne relève de considérations rhétoriques, comme dans cette réplique récente d’un candidat à la présidentielle française, Philippe Poutou : «  Nous, on n’a pas d’immunité ouvrière !  »

Postscriptum 3

Le pronom on est issu du latin homo , au nominatif ; l’accusatif du même nom, hominem , a donné homme . Cette parenté étymologique est également sémantique. De la même manière que on peut désigner l’homme en général, il est des emplois de homme proches de l’indétermination associée au pronom on , notamment dans certaines séquences figées : «  L’homme propose, Dieu dispose  » ; «  L’homme ne vit pas seulement de pain  ».

Cette origine permet d’expliquer la forme l’on (l’on se trouve  ; si l’on peut dire  ; que l’on voudrait ), apparue dès l’ancienne langue et souvent interprétée comme justifiée par l’euphonie : éviter un hiatus dans des séquences comme et on , où on , si on , etc. Historiquement, il n’en est rien : ayant jadis le statut de nom, on pouvait être accompagné d’un article. Y compris lorsqu’il était postposé au verbe, comme dans cet extrait de la Ballade des proverbes de Villon : «  Tant crie l’on Noël qu’il vient  ». Il convient donc de distinguer l’on , où l’ est un héritage de l’histoire du mot, et -t-on ( crie-t-on ) avec un -t- euphonique.

Aujourd’hui l’on est surtout employé à l’écrit, où il est considéré comme une forme plus élégante que on  : l’euphonie trouve ici une justification. Avec des limites toutefois : dans la séquence dont on ( l’actualité dont on parle ), la forme l’on est évitée ( l’actualité *dont l’on parle ). C’est également le cas devant un <l>, comme dans on le , on la , on les  : on la soutient (plutôt que *l’on la soutient ), on les envie (plutôt que *l’on les envie ). Mais l’on peut réapparaître s’il est précédé de où, si, etc. (voir plus haut) : où l’on les trouve , si l’on lui enlève son masque , etc.

Addendum 1

La chronique du 22 avril dernier, traitant du genre des composés avec avant –, n’a pas mentionné des noms comme avant-dernier ou avant-gardiste , dont le genre varie suivant la personne désignée. C’est à cette catégorie qu’appartient avant-centre , comme me l’a fait remarquer Hervé Champagne, le football s’étant ouvert aux adeptes féminines.

Addendum 2

À la suite de la chronique du 15 avril dernier, consacrée aux signes convictionnels , j’ai reçu d’intéressantes précisions de la part de mon collègue Louis-Leon Christians, que je remercie vivement. Celui-ci a co-présidé, de 2009 à 2012, le groupe de travail chargé de la réforme de la législation sur les cultes et sur les organisations philosophiques non confessionnelles, mis en place par le Ministre de la Justice.

L.-L. Christians me signale que l’adjectif convictionnel a été adopté par ce groupe de travail en vue de traiter sur un pied d’égalité les différentes « communautés convictionnelles » (en néerlandais « levensbeschouwingen ») : les organisations liées aux cultes reconnus par la loi et les organisations philosophiques non confessionnelles. Le groupe de travail s’est inscrit, ce faisant, dans le droit fil de la Constitution belge qui, depuis 1993, met à distance égale de l’appareil d’État ces organisations, notamment pour ce qui concerne les traitements et pensions des ministres des cultes et des délégués des organisations non confessionnelles (article 181, § 1 et 2).

Comme le fait pertinemment remarquer mon collègue, cette symétrie « belge » n’est pas reproductible dans le droit français. La Loi de 1905 stipule en effet que la République française ne reconnaît aucun culte ; en outre, la Constitution de 1946 fait de la République elle-même une République laïque.

Enfin, L.-L. Christians me signale qu’en droit international la ligne de partage n’est pas tracée entre confessionnel et non confessionnel , mais entre religions (anglais religions ) et convictions non religieuses (anglais beliefs ).

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