Le NE explétif: d’autant plus beau qu’il est inutile?

L’exposé, passionnant, avait suscité d’abondantes réactions dans le public. Après s’être prêtée de bonne grâce au débat, l’intervenante du jour tente d’y mettre fin par la formule classique : « Nous allons en rester là, à moins que vous n’ayez encore des questions… »

Cette phrase comporte un ne appelé « explétif » pour le distinguer du ne de la négation. En effet, il ne nie aucun élément de l’énoncé, comme le suggère l’adverbe encore. Sa suppression n’entraînerait ni erreur grammaticale ni modification sémantique majeure.

Certains estimeront pourtant que ce ne apporte un supplément de sens. Il trahirait un non-dit de l’oratrice : « Pourvu qu’il n’y ait pas d’autres questions ! » Les mots nous dévoilent, même dans nos plus intimes ressentis…

Postscriptum 1

Certains sujets grammaticaux titillent la curiosité des lecteurs. C’est le cas du ne dit « explétif », qui accompagne des verbes exprimant la crainte, le doute, la négation : je crains qu’elle ne soit là ; elle a peur qu’il ne s’en aille ; il n’y a guère de doute qu’ilne soit déjà parti ; on ne peut nier que celane soit nocif pour la santé. Mais aussi avec certaines conjonctions : je serai là avant que tu ne partes ; je vais mettre un peu d’ordre en attendant qu’il ne revienne  ; elle va devoir payer la note, à moins que ce n esoit une erreur administrative.

Dans ces énoncés, le ne n’est pas une particule négative. Formellement, il n’est pas accompagné de l’adverbe pas (ou jamais, plus, rien), qui en ferait une négation : je crains qu’il ne parte s’oppose à je crains qu’ilne parte pas  ; à moins que tunedises la vérité est l’inverse de à moins que tu ne disespasla vérité . Sémantiquement, il ne remet en cause aucun élément : dans les phrases qui précèdent, le départ, l’expression de la vérité ne sont pas niés. Il est appelé « explétif » (du latin explere « remplir ») parce qu’il n’est pas indispensable à la correction ou à la signification d’un énoncé : sa suppression n’entraînerait ni erreur grammaticale ni altération du sens.

Mais pourquoi ce ne explétif se maintient-il, s’il n’assume aucune fonction ? Les grammairiens avancent plusieurs hypothèses. La plupart s’appuient sur l’association entre le ne explétif et le subjonctif, mode commenté dans cette chronique, le 18 février dernier, et qui exprime une virtualité, une distance vis-à-vis du réel. Le ne explétif participerait de la même modalité : il traduirait le « reflet négatif d’une prédication positive » (Marc Wilmet), une « pensée parallèle négative » (Joseph Hanse) d’un locuteur qui, en énonçant « je crains qu’il ne vienne », exprimerait in petto  : « je souhaite qu’il ne vienne pas ».

Ce type d’explication ouvre la voie à de nombreuses interprétations. Quelle « pensée parallèle négative » peut-on invoquer pour il a quitté son poste, sans que je n’ en sois averti  ? Peut-être le ne souligne-t-il la distance ressentie par le locuteur avec la réalité souhaitée : « j’aurais dû être averti ». Comment justifier les emplois du ne avec l’indicatif, dans des corrélatives incluant un adverbe d’inégalité ou d’égalité : le paiement est arrivé plus tôt que je ne l’avais espéré  ; le travail n’est pas aussi difficile qu’on n el’imagine  ? Le ne exprime-t-il là aussi un décalage entre ce qui était espéré ou imaginé et ce qui s’est effectivement produit ?

Plus complexe est le cas des verbes de crainte construits avec une négation, pour lesquels le ne explétif semble moins employé : je n’ai pas peur que les juges m’interrogent (de préférence à que les juges ne m’interrogent ) ; le sage ne craint pas que l’adversité l’accable (au lieu de que l’adversité ne l’accable ). Faut-il invoquer ici une « neutralisation », par la négation, de l’idée de crainte, ce qui annulerait le décalage par rapport à la réalité ?

Quoi qu’il en soit du supplément de sens que véhiculerait le ne explétif, force est de constater que celui-ci est particulièrement prisé dans les énoncés formels. Il n’est donc pas étonnant que des scripteurs en usent… et en abusent, au risque parfois de provoquer des difficultés d’interprétation.

Postscriptum 2

Si certains francophones associent un contenu sémantique au ne explétif, ce dernier n’est jamais obligatoire pour la correction syntaxique de la phrase. Mais si son absence ne soulève aucune difficulté, peut-on en dire autant de sa présence ? Certainement pas. La principale source de problèmes vient d’une possible confusion avec la particule négative.

Il n’est pas rare de lire des phrases de ce type : il s’agit du meilleur match que l’équipe n’ ait jamais joué  ». Laquelle semble très proche de la suivante : il n’est pas meilleur que vous ne l’êtes , avec un n e explétif. La différence entre les deux réside dans l’emploi de l’adverbe jamais , qui a ici un sens positif :… que l’équipe ait joué un jour . Introduire un ne équivaut dans ce cas à créer la négation « ne… jamais », dans laquelle jamais prend un sens négatif. Pour éviter ce contresens, mieux vaut donc écrire : il s’agit du meilleur match que l’équipe ait jamais joué . Ou encore : c’est la réflexion la plus stupide que j’ai jamais entendue , et non c'est la réflexion la plus stupide que je n’ ai jamais entendue.

Parallèlement, dans les propositions introduites par un adverbe d’inégalité ( plus, moins, meilleur , etc.), certains grammairiens recommandent d’éviter le ne lorsque le verbe principal est accompagné d’une négation. Au lieu de il ne m’apprécie pas plus que je ne l’apprécie , il conviendrait d’écrire : il ne m’apprécie pas plus que je l’apprécie , de manière à éviter toute ambiguïté. Il en va de même pour les adverbes d’égalité ( autant, tant, aussi, si ), surtout si la principale est affirmative : elle est aussi intelligente qu’elle le prétend (plutôt que elle est aussi intelligente qu’elle ne le prétend ).

Une autre construction très commentée est l’insertion d’un ne explétif avec sans que , comme dans sans que quelque chose ne se passe, sans que la loi ne soit modifiée, sans qu’il ne soit nécessaire d’insister. Certains récusent cet emploi, qui favoriserait l’interprétation du ne comme négation (laquelle est déjà présente dans sans ). L’argument me semble plus pertinent dans des tours comme sans que rien ne soit modifié  : le rien , d’ordinaire particule de négation, est employé ici avec un sens positif, comme expliqué dans la chronique du 15 octobre 2016. La signification « sans que quelque chose soit modifié » risque de ne plus être perçue, rien devenant négatif par son association avec ne (confondu ici avec une particule de négation).

Il est d’autres arrêts qui reposent sur des distinguos très subtils. Ainsi l’Académie française condamne cet énoncé : il vient sans qu’on ne l’en ait prié . Par contre, elle autorise le suivant : il ne vient jamais sans qu’on ne l’en ait prié (ou sans qu’on l’en ait prié) . La différence réside dans le contexte négatif ( il n evientjamais ) du second exemple. Je laisse à la sagacité des lecteurs le soin d’interpréter cette différence de traitement.

Postscriptum 3

Que retenir de ce ne gordien ? Avant tout, il convient de le distinguer de la particule négative : le ne explétif ne nie aucun élément d’un énoncé. En outre, il est facultatif : son absence n’entraîne aucune incorrection et sa présence ne modifie pas fondamentalement la signification de la phrase. Il apparaît toujours dans une proposition subordonnée, où il se rapporte le plus souvent – mais pas exclusivement – à un verbe au subjonctif. Certains lui attribuent la modalité reconnue pour le subjonctif, celle d’une prise de distance par rapport à la réalité.

Le ne explétif est souvent associé au « beau style » : l’Académie française va même jusqu’à le recommander dans la langue soutenue. Son succès explique sans doute sa généralisation à des contextes où son emploi peut s’avérer problématique. Cela nous vaut d’érudits commentaires qui passionnent plus d’un lecteur. Mais cela n’empêche personne de considérer que le ne explétif porte bien son nom et que l’on peut en faire l’économie en toute circonstance. N’en déplaise à d’aucuns…