Du coq à l’âne

Oyez, braves gens, l’improbable histoire d’une ane tournée en bourrique…

Temps de lecture: 6 min

Les animaux familiers occupent une place de choix dans les expressions imagées. L’âne est du nombre, souvent cité à comparaître pour des raisons aussi diverses qu’une naïveté feinte (« Faire l’âne pour avoir du son »), un caractère obstiné (« Têtu comme un âne ») ou une question philosophique (« Être comme l’âne de Buridan »).

Sans oublier « Passer du coq à l’âne », me souffle un lecteur qui n’a rien d’une girouette. Mais certains n’opinent pas du bonnet : cet âne-là serait en réalité une ane, nom donné autrefois à la cane. Cette hypothèse ne casse pas trois pattes à un canard, répliquent les partisans de l’équidé. Mais elle nous rappelle qu’au fil des siècles les expressions peuvent se transformer. Même un âne bâté en conviendra.

Postscriptum 1

La parémiologie – l’étude des proverbes – est riche en expressions imagées mettant en scène un animal familier. La transmission séculaire de ces tours leur garantit la pérennité, mais pas l’intégrité. Au fil du temps, les composants peuvent être modifiés et réinterprétés, ce qui altère peu ou prou la signification initiale.

Tel est le cas de la locution « Être fier comme un pou », qu’une majorité de francophones associe au peu aguichant parasite. Mais quel motif d’orgueil peut bien inspirer cet insecte qui apparaît opportunément dans l’expression « Laid comme un pou » ? Aucun, pour la bonne raison que le pou symbole de fierté est en réalité un jeune coq, sous sa forme ancienne pouil (bas latin pullius “poulet”), de la famille de poule. Le même coq que l’on retrouve dans l’expression « Être vexé comme un pou », elle aussi en adéquation avec le hardi (et ombrageux) gallinacé.

Passons du coq à l’âne. Il semble y avoir un large consensus des dictionnaires pour identifier dans cette expression le roi de la basse-cour et le roturier bourricot. À la réflexion, le saut de l’un à l’autre paraît bien osé : n’y a-t-il pas erreur sur l’animal ? C’est l’hypothèse avancée par Claude Duneton dans sa sémillante anthologie des expressions populaires : La puce à l’oreille (Balland). L’ancienne langue présente en effet l’homonymeane, nom féminin qui désigne une cane. L’affaire se réglerait donc entre volatiles.

Cette proposition ne mérite pas le bonnet d’âne. La même ane se retrouve – sans contestation – dans le nom bédane qui désigne un burin étroit et plus épais que large. Sa variante graphique et phonétique bec-d’âne montre mieux son origine : l’objet évoque un bec de cane – ici d’ane –, d’où son nom. Par contre, il y a suspicion pour l’appellation commune du tussilage, pas-d’âne : la forme de la feuille de cette fleur suggère plus un sabot d’âne qu’une patte de canard. Et le dos-d’âne ne mériterait guère son nom s’il renvoyait à un modeste palmipède.

La documentation consultée ne permet pas de trancher pour « Passer du coq à l’âne ». Dans le premier dictionnaire qui mentionne ce tour (les Curiositez françoises d’Antoine Oudin en 1640), c’est la forme asne qui apparaît, sous la même entrée que d’autres expressions impliquant à coup sûr le Cadichon cher à la Comtesse de Ségur. Des attestations plus anciennes confirment que, dès le XIVe siècle, le continuateur du latin asinus “âne” l’a emporté sur son homonyme issu de anas “canard”. Ce dernier ne survit que dans quelques mots comme anatidé, nom de la famille à laquelle appartiennent les canards, les oies, les cygnes et espèces apparentées, ou le nom masculin anatifère (abrégé en anatife) “crustacé qui se fixe aux objets flottant en mer”.

L’emploi de l’accent s’impose donc aujourd’hui pour cet âne… qui n’en est peut-être pas un.

Postscriptum 2

Les évolutions illustrées par des expressions comme « Être fier comme un pou » et peut-être « Passer du coq à l’âne » ne sont pas rares. Elles prennent parfois une connotation idéologique, comme ces variantes d’un proverbe, aujourd’hui vieilli, mettant lui aussi un âne en scène : « À laver la tête d’un âne, on perd sa lessive », ce qui signifie “On perd son temps à vouloir convaincre un obstiné”. Au 18e siècle est attestée la variante « À laver la tête d’un mort… », qui devient « À laver la tête d’un more… », puis « À laver la tête d’un nègre… », encore exploitée dans des publicités du début du XXe siècle qui la détournent sans vergogne.

Elles sont parfois à l’origine d’amusants pataquès. Ainsi, d’un point de vue normatif, on pourra voler dans les plumes de celui qui écrit baîller aux corneilles (quand ce n’est pas bailler…), au lieu de bayer aux corneilles. L’ancien verbe bayer “rester la bouche ouverte” est ici confondu avec l’action d’ouvrir involontairement la bouche. On coupera l’appétit de celui qui salive à l’idée de faire bonne chair (du latin caro “viande”) en lui enjoignant de faire bonne chère (du bas latin cara “visage”). Et on taillera un costard au journaliste qui souligne avec emphase que telle personnalité « est impeccable de pied en cape », oubliant qu’il ne s’agit pas du vêtement, mais de la dénomination (vieillie) cap, pour désigner la tête (latin caput).

Et que dire de « Battre son plein », où son est interprété tantôt comme un nom masculin (le son d’une cloche, par exemple), tantôt comme un déterminant accompagnant le nom plein ? Ou de « Au temps pour moi », auquel certains préfèrent « Autant pour moi » ? Mais le baudet me semble assez chargé pour aujourd’hui. Et libre à vous de considérer qu’il s’agit du coup de pied de l’âne…

Addendum

La chronique du 27 mai dernier s’était limitée aux emplois contemporains du ne explétif. C’était mal connaître l’appétit des lecteurs, soucieux de connaître aussi l’origine de cet adverbe.

En français, il s’agit du même mot que la particule négative ne, issue du latin non. Il est attesté dès les premiers textes en ancien français (Bon usage, 16e édition, 2016, § 1024), sans qu’il (ne) réponde plus qu’aujourd’hui à une nécessité syntaxique ou sémantique.

Le ne explétif est également employé en latin, notamment avec les verbes de crainte. Hervé Champagne, que je remercie, rappelle qu’on distingue timeo ne veniat “je crains qu’il ne vienne” de timeone non veniat “je crains qu’il ne vienne pas”.

Il n’est pas étonnant de retrouver cette particule explétive dans d’autres langues issues du latin, dont l’espagnol (no expletivo) ou l’italien (non pleonastico). Et même en wallon, dans des emplois parallèles à ceux du français : dj’ ê poûr ku ça n’toume “je crains que ça ne tombe” ; duvant k’ i n’arive “avant qu’il n’arrive” ; il èst pus fwart ku djun’pinso “il est plus fort que je ne le pensais” ; sins k’ dju n’lî mostruche “sans que je ne lui montre”, etc.

À l’heure où le ne de négation est de plus en plus souvent absent du registre informel (je viens pas ; tu peux pas savoir), la résistance du ne explétif ne manque pas de panache. D’autant plus beau que c’est inutile, je vous le disais…

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