La Belgique ignore qui sont ses toxicos

Quelle est aujourd’hui la consommation d’amphétamine chez les jeunes Belges adultes ? La Belgique l’ignore. La consommation d’ecstasy ? Pouce ! L’usage problématique d’opiacés ? Pas la moindre idée. Le taux d ’overdose parmi les 15-64 ans ? Les chiffres 2005 sont connus, pas davantage. La Flandre a bien quelques chiffres récents sur sa consommation de cannabis (qu’elle a présenté ce mardi), mais rien de tel pour les francophones : le bonnet d’âne.

Ce mardi, comme chaque année lorsque l’Observatoire européen des drogues et toxicomanies (OEDT) diffuse les statistiques stups de toute l’Union et de chacun de ses membres en particulier, la Belgique n’a guère de chiffres à partager avec l’Europe. Elle est une « terra incognita », elle ignore l’étendue et le profil des toxicomanies qu’elle devrait combattre, particulièrement en Fédération Wallonie-Bruxelles. Alors, elle fait semblant : elle observe les chiffres qui remontent de France, d’Allemagne, d’Espagne, etc. en espérant qu’il n’y a pas de spécificité belge, alors qu’elle a eu un rôle crucial dans la diffusion des nouvelles drogues de synthèse. « Nous sommes parmi ces pays d’Europe qui ont le moins de données épidémiologiques, reconnaît le coordinateur de la politique belge en matière de drogues, le Pr Brice De Ruyver (KUL). C’est vrai, à ce niveau, la Belgique reste un pays sous-développé. »

Est-ce grave ? Oui. Comment déterminer une politique sans connaissance chiffrée du problème ? La Fédération Wallonie-Bruxelles n’a même pas participé à la dernière étude Espad, une étude de la consommation des drogues et alcools dans les écoles de toute l’Europe. Généralement, les entités les plus pauvres de l’Union participent au moins à cette enquête.

Pire. En Belgique francophone, l’organisme chargé de collecter les données s’appelle « Eurotox ». Depuis quatre ans, son subside n’a pas été indexé (142.000 euros pour une équipe de cinq personnes), et sa pérennité n’est pas assurée pour 2014. Résultat ? Les préavis ont déjà été largement distribués au personnel : « On s’est séparé de l’administrateur financier, explique la coordinatrice d’Eurotox Lucia Casero, on a mis sous préavis la personne chargée de l’administration et la logistique, et le responsable du système d’alerte précoce (NDLR : le réseau d’alerte en cas de circulation subite d’un stupéfiant dangereux) a reçu lui aussi son préavis. Bientôt le poste de coordination – le mien – sera lui aussi en préavis. Je serai moi-même sous préavis à la fin du mois. » Borgne aujourd’hui, la Fédération Wallonie-Bruxelles pourrait devenir aveugle et ne plus rien savoir des assuétudes qui la frappent. Les décisions politiques ne pourront plus reposer que sur des préjugés.

Les francophones se moquent-ils de la prévention ? « De la promotion de la santé en général !, commente la présidente d’Eurotox Martine Dal. On ne peut plus assurer les emplois et nous n’avons aucune certitude pour le futur. On nous a promis une restructuration de l’ensemble du secteur, avec un observatoire qui regrouperait tous les observatoires actuels (NDLR : des diverses entités fédérées), mais rien ne vient. Et bientôt il y aura les élections… »

Ces difficultés ne font qu’aggraver une misère préexistante. Lorsqu’elle entend de loin en loin des chiffres belges francophones relatifs à la consommation de stupéfiants, l’opinion publique ignore qu’il s’agit d’estimations qui n’ont rien de systématique : ce ne sont que des extrapolations sur des indications fragmentaires. « Ce que fait Eurotox pour pallier la lacune de données épidémiologiques, explique Lucia Casero, c’est se baser sur des données de terrain, parcellaires, transmises par les associations actives en première ligne. On essaye ainsi de donner une photographie, même partielle, de ce qui se passe en Wallonie-Bruxelles. » Aujourd’hui, même cette misère est menacée.