En Turquie, le mouvement de contestation se politise

Le Printemps arabe serait-il en train de s’exporter jusqu’en Turquie ? Alors qu’il y a deux ans et demi, Recep Tayyip Erdogan et son parti AKP issu de la mouvance islamiste, pensait profiter des révolutions dans le monde arabe pour imposer la Turquie comme puissance régionale, c’est aujourd’hui son tour d’être contesté.

Au départ simple contestation contre un projet d’aménagement urbain dans le centre d’Istanbul, le mouvement est désormais clairement politisé. Dimanche, au troisième jour du mouvement, ils étaient encore plusieurs milliers dans les rues à Istanbul, Ankara et partout dans le pays. Aux côtés des militants de la société civile, les forces politiques de gauche et d’extrême-gauche ont pris les premiers rangs. Et Erdogan est le premier à mettre ce point en avant.

« Ce qui se passe n’a plus rien à voir avec l’arrachage de douze arbres. On a affaire à une réaction idéologique » a-t-il dit dans un discours devant ses partisans, tout en demandant une nouvelles fois aux manifestants de rentrer chez eux et en persistant dans sa volonté de mettre en oeuvre ce fameux projet d’aménagement urbain.

« Tous les quatre ans, nous organisons des élections et la nation exprime son choix. Ceux qui ont un problème avec la politique menée par le gouvernement peuvent exprimer leur point de vue dans le cadre du droit et de la démocratie ».

Dérive autocratique

Erdogan n’est en effet ni Khadafi, ni Moubarak, ni Ben Ali et la Turquie d’aujourd’hui est plus proche de l’Europe que du Moyen Orient. Libertés individuelles, croissance économique, la Turquie d’Erdogan est un « lion anatolien ». Mais voilà, après plus de dix ans au pouvoir, certains voient poindre une dérive autocratique de la part de l’AKP et d’Erdogan.

Les partis de gauche et d’extrême gauche, les syndicats, les étudiants se disent ciblés et réprimés au nom de la lutte contre le terrorisme ; les alévis, une branche minoritaire et libérale de l’islam, s’estiment discriminés par un pouvoir qui ne reconnaît pas leurs particularismes cultuels ; les laïques s’émeuvent, chaque jour un peu plus, de l’irruption de la religion dans l’espace public – dernier exemple, une loi votée pour restreindre la consommation d’alcool

Dernière cible en date, due aux manifestations, les réseaux sociaux : « Maintenant nous avons cette menace qui s’appelle twitter. Les réseaux sociaux sont une menace pour la société » et d’enchaîner : « Oui, nous allons aussi construire une mosquée. Et je ne vais pas demander la permission (…) à une paire de pilleurs pour le faire. Ceux qui ont voté pour nous nous ont déjà donné l’autorité pour le faire. »

« Le gouvernement s’immisce de plus en plus dans notre vie privée »

Erdogan est au pouvoir depuis 2002 et, bien que toujours très populaire, la face sombre de son règne commence à se voir en pleine lumière. Dans son discours devant ses partisans, cette après-midi, il a laissé entendre qu’il faudrait plus que quelques milliers de manifestants pour le faire changer de politique : « S’il s’agit d’organiser des rassemblements, si c’est un mouvement social, alors quand ils rassemblent 20 personnes, j’en rassemblerai 200 000. Là où ils réunissent 100 000 personnes, je mobiliserai un million de membres de mon parti »

Les manifestations continuaient en tout cas ce dimanche dans tout le pays. Sur 1700 interpellés ce week-end, le ministère de l’Intérieur a annoncé que tous avaient été relâchés. La police, elle, utilise des gaz lacrymogènes et autres grenades lacrymogènes. Il y a plusieurs centaines de blessés.

Dimanche, à 21h, les Turcs se sont lancés dans un concert de casseroles (comme en Espagne face à la crise économique). « L’heure est venue de renvoyer Erdogan dans les limbes de l’Histoire », criait une femme, accompagnée de ses deux enfants sur le balcon de son appartement du quartier chic de Cankaya à Ankara, fiefs des tenants de la laïcité. « Il ne s’agit plus du projet de Gezi Park, c’est devenu un mouvement de contestation contre le gouvernement qui s’immisce de plus en plus dans notre vie privée », expliquait à l’AFP un manifestant avant de continuer : « Ce n’est pas parce qu’un gouvernement est démocratiquement élu avec 50 % des suffrages qu’il a le droit de faire ce qu’il lui plaît ».