Portrait: Albert II, le roi joyeux

A u début de son règne, Albert II m’a dit : “Je deviens roi assez tard, et je vais remplir cette mission de mon mieux et avec la volonté de bien faire. Mais j’ai vu mon frère se tuer à la tâche, tellement il s’en faisait face à certaines évolutions. Moi, je ne le ferai pas. Je ne vais pas me tuer.”  »

Etonnante confidence (rapportée par une personnalité politique) au moment où l’on apprend l’abdication du sixième roi des Belges. Pourtant elle colle parfaitement à l’homme, durant tout son règne. Lui qui a porté sa charge avec une évidente bonhomie. Une certaine distance aussi. Et un éternel sourire.

C’est l’autre souvenir, presque sonore, que laisse Albert. Comme un écho inextinguible. Celui d’un grand éclat de rire…

Car avec Albert II, c’est l’image d’un roi joyeux qui s’impose d’emblée, là où Baudouin traînait à ses débuts celle d’un « roi triste ».

Les deux frères ont toujours été comparés. L’aîné « roi trop vite », le cadet « roi par hasard ». Des frères aux parcours si différents que leurs personnalités le sont tout autant. Des frères pourtant très liés, le puîné ne masquant pas l’estime portée à son aîné. Avec ce point commun : aucun des deux ne pensait monter sur le trône au moment où il dut le faire…

Mais Albert, contrairement à Baudouin sans doute, ne s’est jamais réduit à sa fonction. Symbolisant la Belgique d’après-papa, mais pas seulement.

Tentons donc de découvrir l’homme, sous la couronne.

Convivial

Tout le monde vous le dira : Albert est simple, proche des gens, avec cette capacité d’établir rapidement le contact, d’être aimable avec tous, dans toutes les situations. Les obligations de sa fonction à cet égard ne lui ont guère pesé. Lui qui faisait par exemple le tour des hommes d’affaires et journalistes l’accompagnant en visite officielle à l’étranger, les saluant parfois au pied de l’avion au retour en Belgique – des contraintes que Paola assumait avec moins d’entrain…

Plusieurs témoins illustrent cette convivialité naturelle, et la différence avec son frère, par une habitude : à Laeken, Baudouin recevait ses hôtes derrière son bureau, crayon en main, notant tout dans son carnet ; Albert accueille ses interlocuteurs dans les fauteuils de la même pièce, une fiche de questions préparées entre les doigts.

Une simplicité qui autorise parfois un lien plus personnel. Comme avec son premier Premier ministre, Jean-Luc Dehaene. Qui raconte : « Je lui ai un jour donné, en cadeau, une caricature de Royer. Je ne l’aurais pas fait avec Baudouin. »

Voilà qui ne signifie pas qu’Albert apprécie la tape dans le dos. « Il met tout de suite à l’aise, ce qui peut parfois poser problème, analysait un politique francophone, car cela peut entraîner des familiarités non autorisées. »

Et un proche fait comprendre qu’Albert ne néglige pas son rang : « Il a une conscience très forte de ce qu’il est : une altesse royale. Il dit parfois : “Je suis quand même qui je suis !”, quand il estime ne pas être traité comme il le faut. »

Mais quand cela arrive, il n’en fait pas nécessairement scandale. Jean-Luc Dehaene se souvient ainsi d’une anecdote, sous la présidence belge du Conseil européen, dans les années 90 : « Nous avions un déjeuner au Palais, mais la réunion du matin se prolongeait. Le service du protocole a fait savoir à mes collaborateurs que “cela ne se faisait pas : un tel retard alors que le Roi attendait !” Je me suis donc arrangé pour arriver le premier au Palais et j’ai dit au Roi : “Vous avez sauvé l’Europe !” L’incident était clos. »

Il est vrai qu’Albert a montré une belle faculté d’adaptation. Jusque dans les situations les plus cocasses. Robert Urbain, qui l’a accompagné dans une vingtaine de missions économiques lorsqu’il était encore prince de Liège, se souvient : « Lors d’une visite en Equateur, nous avions passé un week-end dans une villa prêtée par une famille belge. Nous étions trois et nous avions laissé au prince la chambre équipée d’un matelas aquatique. Mais durant la nuit, le système de chauffage de l’eau du matelas est tombé en panne. Au matin, Albert avait un fameux rhume ! Lorsque je lui ai demandé pourquoi il était resté dans ce lit, il m’a répondu : “Qu’aurais-je pu faire d’autre ?” Moi, j’aurais changé de chambre avec le chef de cabinet ! »

Mais Albert n’aime ni les problèmes, ni les querelles, ni les polémiques. N’en déduisez cependant pas qu’il est dépourvu de caractère. Comme le dit ce politique flamand, « il est beaucoup plus têtu qu’on ne le pense. C’est un anxieux, qui peut sortir de ses gonds ».

Amateur de bons mots

Douze mai 2007, aéroport de Gander, sur l’île de Terre-Neuve, au Canada. Courte escale technique, en chemin vers New York. Albert  II en profite pour saluer les journalistes qui l’accompagnent durant ce week-end de visite à l’ONU. Il a un mot, une question pour chacun. Mieux : une petite blague pour certains. Sur Paul-Henri Spaak par exemple, qui fut le premier président de l’Assemblée générale des Nations unies : « Savez-vous pourquoi Paul-Henri Spaak ne portait pas de maillot pour aller nager ? Parce qu’il allait à l’ONU ! »

Le sens de l’humour ? Une vraie seconde nature pour Albert. « Il a sans doute le plus grand répertoire de blagues de Belgique !, assure un politique francophone. Il peut tenir une heure à en raconter ! » Et l’on est prié de rire. Ne dit-on pas que le seul vrai crime de lèse-majesté est de ne pas rire des plaisanteries d’Albert ? Son entourage prenant grand soin de s’esclaffer à chaque boutade…

Albert aime l’humour sous toutes ses formes. Il est d’ailleurs arrivé au Palais de téléphoner au Soir pour obtenir, par exemple, l’un ou l’autre renseignement sur les publications de notre caricaturiste Kroll, durant une période politique agitée ou féconde – comme en 2009, lorsque le Premier ministre Herman Van Rompuy fut appelé à la présidence du Conseil européen et remplacé par Yves Leterme. On apprenait alors que le Roi avait « hurlé de rire » le matin, en découvrant un dessin…

Responsable

Frère cadet de Baudouin, Albert ne s’était pas préparé, et n’avait pas été préparé, à la fonction royale. Il n’était par exemple pas mêlé aux problèmes politiques. Comme prince de Liège, il ne fréquentait guère les hommes politiques, si ce n’est durant les missions économiques en sa qualité de président d’honneur du Commerce extérieur pendant 31 ans. Durant de longues décennies, il n’a ainsi pas rencontré les présidents de parti. Et il a longtemps mené une vie bien plus libre que ne le permet l’étiquette royale.

Il ne s’attendait pas forcément à monter sur le trône. Jean-Luc Dehaene raconte au contraire : « Dans un avion, le roi Albert m’a dit un jour qu’une des conditions de Paola pour accepter de l’épouser avait été qu’il ne devienne jamais Roi ! »

Voilà qui ne signifie pas qu’Albert n’y avait jamais songé… Plusieurs témoins racontent que lorsqu’à la fin des années 80, début des années 90, Philippe était de plus en plus pressenti pour succéder à Baudouin (l’oncle préparant son neveu), Albert lança plus d’une fois : « On me passe un peu vite ! » (On lira par ailleurs les circonstances dans lesquelles Albert fut appelé à régner.)

Pas stakhanoviste

Lorsqu’il devient Roi, Albert est à l’âge –  59 ans  – où d’autres songent doucement à la retraite. Ce ne fut pas sans influence sur son rythme de travail…

Ainsi, durant l’été 2009, lorsque la crise économique bat son plein, il prend quasi deux mois de vacances (de fin juillet à fin septembre, à l’exception d’une fête au Palais et de deux ou trois audiences fin août)… Plus tôt, lors de l’interminable formation gouvernementale de 2007, et l’échec de l’Orange bleue, il doit revenir dare-dare de Grasse pour recevoir l’une des démissions d’Yves Leterme.

Un politique relève : « Il suffit de voir le nombre de lois et d’arrêtés royaux signés par Albert II dans le sud de la France… » Car « il aime le soleil, être en vacances », ajoute un francophone.

Une hygiène de vie délibérée. Dès le début de son règne, comme le prouve la confidence sur son intention de « ne pas se tuer » à la tâche, fût-elle monarchique. Notre témoin pense même qu’au départ, Albert se voyait peut-être lui-même comme un Roi de transition : « Un an ou deux après son intronisation, il a fait devant moi une allusion à une éventuelle abdication, à un certain âge. Je lui ai répondu : “Vous n’y pensez pas ! Tous les Rois des Belges sont morts sur le trône !” Il s’est tourné vers Paola et a dit : “Tu vois, tous les Rois sont morts sur le trône.”  »

Malgré cette résolution de ne pas se tuer à la tâche, Albert II a, selon un avis global, pris son rôle au sérieux. S’investissant plus qu’on aurait pu le croire à ses débuts, mais à sa façon – comme président du Commerce extérieur, il avait aussi largement satisfait les hommes d’affaires.

Jean-Luc Dehaene confirme : « Baudouin donnait toujours l’impression de porter tout le fardeau de la Belgique sur ses épaules ; il était très imprégné de sa responsabilité, de sa fonction, qui l’occupait du matin au soir. Et comme il avait l’expérience et l’autorité de 40 ans de règne, on se rendait chez lui avec une certaine déférence. Du jour au lendemain, l’expérience a changé de camp et la personnalité du roi Albert était beaucoup plus relax, plus informelle. Avec lui, c’était plus convivial, moins hiérarchique. Il ne s’est pas identifié à la fonction, il l’a relativisée. Il n’a pas adapté pas son style de vie à la fonction. »

Le mot est lâché : Albert II n’a rien eu du stakhanoviste ? « C’est le moins que l’on puisse dire ! Il a pris son rôle au sérieux, il s’est rendu compte de la fonction qu’il avait, mais il était très content quand vous veilliez à ce qu’il n’y ait pas d’emmerdement ! »

A cet égard, les déboires récents de sa belle-sœur, la Reine Fabiola, à propos de ses fondations belge et espagnole n’auront pas été de nature à apaiser ses derniers mois de règne. Robert Urbain acquiesce : « Ce n’est pas quelqu’un qui aurait risqué la dépression nerveuse à force de travailler, mais il n’a pas épargné ses efforts. »

C’est la conclusion générale : ce qu’Albert a fait, il l’a bien fait ; « Quand le pays était en difficulté, il n’a pas ménagé ses efforts », comme le dit un autre politique. Mais personne ne vous dira qu’il était un bourreau de travail…

Sensible

Voire affectif, émotif. Dès sa prise de fonction, le 9 août 1993, la preuve est là : le tremblement d’Albert II trahit son émotion. Rien à voir avec la maladie de Parkinson, que d’aucuns ont alors suspectée. Quand Albert II est ému, il est pris de tremblements, comme au mariage d’Astrid, rapporte un témoin. Un proche ajoute : « Quand il y avait une crise et qu’il ne parvenait pas à en sortir, il devenait blême, ses mains tremblaient, la sueur perlait. »

La réconciliation avec Paola, après de longues années de crise, témoigne aussi de la sensibilité de l’homme. Comme l’émotion manifestée en public, le 21 juillet 2003, lors de la fête pour ses dix ans de règne.

Croyant

Malgré cette vie personnelle mouvementée durant deux décennies, le Roi est très croyant. La messe est célébrée à Laeken tous les jours. Albert et Paola, comme Baudouin et Fabiola ou Astrid et Lorenz, appartiennent au Renouveau charismatique. Et participent à des groupes de prière.

Une foi profonde, simple. Un proche se souvient d’une vieille anecdote : « Un jour, Albert m’a dit : “Vous avez remarqué que je ne relis plus mes discours avant de les prononcer ? Si le Saint-Esprit veut que je les dise bien, je les dirai bien.” C’est une religiosité à laquelle il n’a jamais renoncé. Il est d’ailleurs très soucieux de son avenir au paradis. »

Amateur des plaisirs de la vie

Il est peu de ces plaisirs auxquels Albert a résisté. Le bateau, la voiture et la moto en sont. Longtemps les deux-roues lui ont permis, grâce au casque procurant l’anonymat, de faire de longues et libres balades entre motards… avec arrêt à la friterie. Car les plaisirs de la table comptent aussi parmi ses favoris. Au point qu’un proche raconte : « Il doit tout le temps adapter ses coutures, car il gonfle et dégonfle ! Il adore la nourriture et les vins italiens. »

Sans oublier d’autres passions comme la photo : même durant ses visites officielles à l’étranger, il n’est pas rare de voir Albert un appareil Nikon autour du cou. Ou cette passion moins connue pour la musique d’orgue d’église. Par contre, le Roi n’est pas un littéraire : il ne lit guère… si ce n’est la revue de presse du Palais, nous glisse-t-on.

Est-ce à ce chapitre qu’on doit ranger la liaison qu’entretint Albert, prince de Liège, avec la baronne Sybille de Selys Longchamps dans les années soixante ? Née en 1968, Delphine Boël, fruit de cet amour, prit en tout cas la figure de fruit empoisonné du règne d’Albert II, Roi des Belges, depuis la révélation de son existence en 1999, reconnue à demi-mot par le souverain lors de son discours de Noël de cette année-là, jusqu’à la fin de son règne… et peut-être au-delà. L’assignation récente par Delphine Boël du Roi, du prince Philippe et de la princesse Astrid dans l’espoir d’une reconnaissance en paternité d’Albert II via des prises d’ADN pourrait en effet prendre une tournure nouvelle lorsqu’Albert aura cessé de régner.

Albert a aussi, à certains égards, des goûts royaux. « Il a eu une certaine admiration pour l’argent, pour les gens riches qui peuvent tenir leur rang, avoir un bateau, un jet… », explique ce proche. Qui nous rapporte cette autre anecdote : habitué à fréquenter les familles régnantes, Albert était impressionné par la reine d’Angleterre ; pourtant, il ne connut jamais le plaisir d’être invité à la cour de Londres. « Albert et Paola ont essayé d’y être invités ; certains ambassadeurs ont fait des pieds et des mains dans ce but, mais ils ont échoué. Jamais le couple royal belge n’a décroché d’invitation, car Guy Coëme avait refusé de vendre des obus à la Grande-Bretagne dans le cadre de la première guerre du Golfe. » C’était fin 1990, quand Baudouin régnait encore. Mais Albert en subit aussi les conséquences…

Pourtant, il ne fut pas toujours « snobé » par le clan anglo-saxon. Lorsqu’il n’était qu’un adolescent, il séduisait outre-Atlantique… La preuve par un rapport rédigé en 1947, alors que la question royale s’annonce, par l’ambassadeur américain en poste en Belgique. A l’époque, Washington se pose des questions sur l’avenir de notre monarchie. Qui pour éventuellement succéder à Léopold III ? L’ambassadeur US penche clairement pour Albert, au détriment de Baudouin. Avec ces arguments : « Plus de caractère, une meilleure attitude, plus malléable et plus intelligent. »

Malléable, Albert ? Disons qu’il a accepté de se plier à certaines contraintes, toujours pour éviter d’inutiles polémiques. Même lorsqu’elles ne sont pas à son avantage. Ou dans les grands moments. La preuve par sa prestation de serment, le 9 août 1993.

Un haut responsable francophone explique : « Il est arrivé à la Chambre mal à l’aise, dans un uniforme mal fagoté… prêté par un général de l’armée de terre ! Il ne portait pas son uniforme d’amiral de la marine, car la force terrestre avait fait pression pour qu’il porte le sien, sous prétexte qu’elle est la force la plus importante ! »

Gageons que par la suite, fidèle à lui-même, il en aura ri…