Ces photographes qui voient la vie en Moss

La galerie Maruani & Noirhomme de Knokke inaugurant son nouvel espace (1), elle a confié les clés de ses anciens locaux, un bloc plus loin, à Pascal Young, directeur de la Young Gallery à Bruxelles. Spécialiste de la photo d’art, celui-ci dévoile jusqu’au 15 septembre une douzaine de portraits de Kate Moss, plutôt grands formats, surtout noir et blanc, signés Rankin, Bettina Rheims, Paolo Roversi, Albert Watson, Sonia Sieff, Marc Hispard, Richard Dumas et Michel Haddi.

« Kate Moss, c’est le mannequin le plus mythique qui soit, explique Pascal Young. Elle est hors du commun. Dans les salles de ventes, les oeuvres à son effigie sont toutes subvendues, elles atteignent des prix record. Son portrait peint par Lucian Freud est parti pour 3,93 millions de livres (près de 4,5 millions d’euros) en 2005, la photo d’Albert Watson où elle est nue, un peu de dos, accroupie, a atteint 30.000 dollars (plus de 22.500 euros) à New York en avril dernier. Tout ce qui touche Kate devient de l’or ».

La vague n’en finit pas de déferler. Le 25 septembre prochain, la maison Christie’s mettra en vente à Londres une partie de la collection d’un fan du top model anglais. Photographies, sculptures, collages et tapisseries sont estimées à plusieurs dizaines de milliers d’euros.

Animale, caméléon, Kate Moss est l’une des personnalités les plus photographiées au monde. Les plus grands se l’arrachent, tentent de figer ce visage atypique aux yeux outrageusement écartés rappelant les bourgeoises Renaissance aux cils épilés, ce corps de Brindille hors-norme qui oppose au plantureux 95-62-92 de Claudia Schiffer, la bombe des années 90, les mensurations d’une nouvelle génération, androgyne : 87-58-89, pour un petit mètre 70...

Avedon, Lindbergh, Newton, Demarchelier... Ces géants lui ont tout pris. Ce qu’il reste de Kate est à Knokke, tout le mois. Son regard mélancolique, capté par Albert Watson sous une mantille noire déchirée, comme loin derrière, déjà flou. A Marrakech, en 1993. Son corps de petite grenouille repliée sur elle-même, prête à bondir au moindre bruit, nue sous un large pull chenille. Par Marc Hispard, en 1999. Son caractère de guerrière aux yeux noirs, les cheveux collés en arrière, contraste au maximum dans cette photo de Rankin de 2001 : « Little nipple », rapport à ce téton, de profil, hérissé comme un missile sol-air.

C’est toute la vie de Kate qui défile, photo après photo, de la plus ancienne - une fillette pâle et boudeuse, aux micro-seins constellés de grains de beauté, qui vous toise sous de longues anglaises façon Alice au pays des Merveilles, un portrait du top à 15 ans, signé Bettina Rheims - à la plus récente, en couleur, par Sonia Sieff, fille de Jeanloup, où la belle repose sur une peau de bête, nue encore, toujours, bronzée, une petite ancre tatouée au poignet, laissant une cigarette se consumer au bout de ses doigts blindés de bagues. Une bad Kate quadra, les yeux mi-clos dans une lumière chaude comme le pont d’un yacht amarré l’été à St Tropez.

Cette fille est faite pour plonger dans l’objectif comme à pic au fond d’un lac sombre. Elle sourit rarement, ne respire pas la bonne humeur ou la joie de vivre - mais c’est une chose rare, dans la mode -, juste une idée précise de la beauté, du luxe et de la féminité. Dans toutes leurs contradictions.