«Il faut trouver une nouvelle voie»

Aux « Inattendues » de Tournai, Edgar Morin introduira vendredi soir à la cathédrale Al Manara, un concert qui marque la rencontre des musiques palestinienne et occidentale sur des textes de Mahmoud Darwich. Le lendemain, il animera à 10h30 dans la cour de l’Evêché une réflexion sur le thème « Pour une nouvelle voie » qui domine actuellement sa pensée. A quelques jours de ces événements, il a accepté d’ouvrir la porte sur sa démarche.

Qu’est-ce qui vous a décidé à participer aux « Inattendues » ?

Une de mes maximes préférées est « Attends-toi à l’inattendu ». Alors pour moi, ce festival, c’était un inattendu au carré. Le deuxième élément qui m’a motivé, c’est l’importance que jouait la musique. Pour moi, elle est fondamentale. Non pas LA musique en soi, mais toutes les musiques qui accompagnent la vie des hommes. Depuis les marches militaires qui entraînent au combat ou un lied de Schubert qui nous conduit à la tendresse et à la méditation. Mais toute musique provoque une communication. Elle ne dure hélas que le temps d’une bonne écoute où nous nous sentons meilleurs et perdons notre agressivité. Ensuite, ce sentiment disparaît et nous retournons à notre état habituel avec tous ses défauts. Il n’empêche que ce moment d’exception nous a laissé percevoir l’existence d’une autre perception.

On dit parfois que la musique est la voie de l’inexprimable.

Bien sûr car c’est un langage qui s’exprime sans le truchement des mots. Le langage de l’humain ne nous permet pas de l’atteindre. C’est quelque chose qui dépasse la raison et auquel le langage n’arrive pas. C’est un domaine où la musique rejoint la poésie par leur capacité à nous faire entrevoir ce qui est important et profond en nous : ce mystère que notre raison ne peut comprendre, nous pouvons l’approcher au travers de la musique.

La musique peut-elle nous aider à trouver cette nouvelle voie dont vous parlez ?

Pour moi, elle joue incontestablement un rôle particulier. La culture dans toutes ses composantes (cinéma, théâtre, poésie, arts plastiques…) permet l’épanouissement de notre être. La fréquentation de cette culture nous rend meilleur et enrichit notre vision des autres qui devient moins unilatérale. Au cinéma, on saisit les moments d’humanité du « Parrain », on s’intéresse au personnage de vagabond de Chaplin qu’on ne regarderait même pas dans la rue. Le malheur est qu’après ces moments d’exception, nous revenons à notre égocentrisme.

Comment reliez-vous cette perception aux transformations de la société que vous énoncez ?

Nous devons combiner à nouveau ce qu’on a séparé un peu trop univoquement en sombrant dans la société du tout-économique. Il existe une place pour des révolutions intérieures, pour une amélioration de soi-même.

Mais cela implique un considérable effort d’éducation ?

On forme désormais des générations d’incultes : de super-spécialistes d’un savoir-faire hautement spécialisés mais intellectuellement limités qui ne disposent plus des outils pour penser les phénomènes fondamentaux de notre société. L’éducation technocratique n’engendre plus que des cécités. C’est pour cette raison que j’ai consacré trois ouvrages au phénomène de l’éducation dont « 

Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur ».

Doit-on en arriver à forger un nouvel humanisme ?

Nous avons besoin d’une nouvelle Renaissance. Qu’était la Renaissance si ce n’est une pensée interrogative sur les grandes questions : Dieu, le monde, l’homme. Et ces penseurs doivent être polyvalents comme l’étaient les héros de la Renaissance, comme Léonard de Vinci. Mais attention, cette liberté de pensée n’est jamais sans risque ; Bruno a fini sur le bûcher et Galilée a dû honteusement se renier. Aujourd’hui, on risque surtout d’être renié par la majorité des penseurs normalisés qui vous accablent de leur mépris pour vos idées alors qu’eux-mêmes sont incapables de proposer autre chose que des savoirs formatés.

Va-t-on au-devant de jacqueries ?

On a connu en Espagne, à Wall Street des mouvements d’« Indignés ». J’admire leur générosité mais ils manquent de perspectives. Ils incarnent par contre le désarroi d’une jeunesse ardente qui se met à chercher. Il est temps de se mettre à travailler pour trouver une nouvelle voie.

Renseignements : www.lesinattendues.be