Laurent Obertone dans la tête d’Anders Breivik

Le livre fait le buzz, c’est indéniable. Un auteur français qui se met dans la tête du tueur norvégien islamophobe et qui écrit au «je» tout un récit de 430 pages, c’est l’occasion immédiate de discussion, de polémique, de rejet scandalisé ou d’acceptation lepéniste. C’est indéniable, parler comme Breivik, ce n’est pas politiquement correct. L’homme, rappelez-vous, a placé une bombe devant un bâtiment du gouvernement norvégien dont l’explosion a fait 8 morts. Puis il s’en est allé, tranquillement a-t-on envie de dire, vers l’île d’Utøya, où se tenait un camp des jeunes du parti travailliste, tuant 69 personnes par balles.

Peut-on tenter de comprendre, non pas l’acte, évidemment, mais le cheminement mental de ce Templier d’aujourd’hui qui voulait arrêter l’islam en Norvège comme on le fit à Poitiers, à Lépante ou à Vienne? « Je vais entrer dans l’Histoire, sans tricher, en quelques minutes. J’ai rendez-vous avec l’éternité », dit-il. Et qui dit encore: « Utøya, c’est un nom qui parle, qu’on respecte, qui impose. Comme un nom de bataille. Le pouvoir de la mort l’a rendu mystique, puissant, parfait.»

D’un point de vue littéraire, le récit d’Obertone est parfait. Parce qu’il est étouffant. Lire dans l’esprit de Breivik, c’est pénible. Comment peut-on accepter cette exaltation, le bien-fondé longuement explicité par le Templier de cette action, « un coup d’arrêt qui engage un processus de Reconquête », la référence maniaque à l’Histoire, à la Reconquista, l’indifférence devant l’humanité des jeunes victimes (« Ce ne sont pas des enfants qui s’amusent, qui découvrent la vie, qui veulent jouer un rôle citoyen, ou des conneries de ce genre. Ce sont des ennemis. Des collabos. Des ordures. Douze balles chacun »), le sourire froid comme un reptile arboré tout au long de la tuerie?

Heureusement, Laurent Obertone truffe le monologue de Breivik de rapports de policiers et de psychiatres, de témoignages, poignants, de victimes non décédées. Quiconque aurait pu être passionné par le discours du tueur retombe vite dans la morbide et incompréhensible réalité. Comme celui d’Andrine, 17 ans: « J’ai été soignée. Pas guérie.»

Comment ce projet vous est-il venu?

Je me suis intéressé tout de suite à l’affaire, j’ai collecté les coupures de presse, j’ai suivi le procès. Je me suis dit que celui-ci avait ouvert nombre de questions restées sans réponses. Et puis quelqu’un qui tue 77 personnes et qui n’est pas fou, c’est étrange. J’ai voulu voir au plus près des choses: enquêter, comprendre, restituer les faits parce qu’on manquait de vision d’ensemble.

Comment vous avez procédé?

Beaucoup de lectures, son manifeste de 1.615 pages, les articles qu’il a pu poster sur internet dans des commentaires, des forums, le courrier qu’il a écrit, toute la transcription du procès, les éléments policiers, les rapports psychiatriques, le tableau complet.

Dès le début, vous avez voulu vous mettre dans la tête de Breivik?

Le procédé m’est apparu comme le seul possible. Parce que ses textes sont si déments, si fous. Je ne voyais pas comment le présenter en narration omnisciente. Pour moi, l’immersion était la seule manière de tenter d’expliquer, de rendre intelligible.

Ça vous a été pénible?

Il y a des moments où j’avais le vertige. On est absorbé par le souci d’exactitude et, à force de baigner dedans, on en oublie presque l’épouvantable horreur des faits.

Quelle est la part de vérité et de fiction?

Tous les éléments, toutes les phrases, toutes les expressions sont respectées, j’ai repris toutes les affirmations qu’il a pu faire au procès et ailleurs. Je les ai simplement réogranisées. Globalement, c’est réellement plus une réalité qu’une fiction.

Ne craignez-vous pas qu’on vous taxe d’être un laudateur des théories de Breivik?

Me confondre avec Breivik serait de la mauvaise foi. Je débute précisément le livre par le massacre de 77 personnes, personne ne peut donc dire que je soutiens les théories du tueur.

C’est pour cela que vous assortissez le livre d’éléments objectifs: rapports et témoignages?

Au départ, tout était écrit au «je». Et c’était trop étouffant. Il m’a semblé impossible de ne pas avoir ce qu’ont ressenti les victimes, d’avoir un contrepoint qui brise les envolées de Breivik. Ces rapports et témoignages ramènent tout de suite à la réalité.