Antonio Lopez, l'iconographe flamboyant de la mode

Paru dans Victoire le 05/10/2013

En plus d’être tombée en désuétude, l ’illustration de mode est sans doute un domaine ingrat. Les traits d’un Rouge Baiser étant plus connus du grand public que le nom même de René Gruau – référence majeure – et il en va de même pour la plupart de ceux qui ont pourtant marqué de leur empreinte l ’histoire de l’illustration de mode. Voire de la mode tout court. Ainsi le Portoricain Antonio Lopez, débarqué à New York dans le Harlem espagnol en 1950, à 7 ans, et passé dix ans plus tard par le Fashion Institute of Technology avant de travailler comme illustrateur pour « Women’s Wear Daily », « The New York Times » puis « Vogue », « Harper’s Bazaar », « Elle » ou le magazine « Interview » lancé par Andy Warhol en 1969. Autant dire tous les titres phares de l ’époque.

Multistyles

En trois décennies, Antonio Lopez impose une patte dans l’air du temps. Dans les années 60, son travail explore toutes les inf luences du pop art, de l ’op art ou du surréalisme. Il est l ’une des f igures du Peacock Movement, ces hommes élégants à outrance dans leurs costumes aux imprimés exubérants et aux couleurs criardes. Et ses dessins – signés d’un simple Antonio – ne cesseront d’évoluer au fil des courants et des arts. Ref lets des forces vives et créatrices d’un temps. Janina Joffe, directrice de la galerie londonienne East of Mayfair, qui expose ses oeuvres, résume : Dans la mode, les créateurs les plus doués parviennent à capturer l ’esprit de leur époque tout en étant atemporels. L’essence même d’Antonio Lopez est là. Il est touche-à-tout, multiplie les styles, s’accapare toutes les inf luences et rayonne. Antonio Lopez est décrit comme charismatique et f lamboyant et, qu’importe le style, c’est aussi ce qu’on retrouve dans ses dessins : de la dérision, du kitsch, de la légèreté. De la f lamboyance. Un petit air sex, drug and rock’n’roll aussi, qui conte trois décennies de fêtes débridées, légion d’instamatics truculents qui immortalisent le petit monde de la mode entre New York et Paris – dont des photos mythiques de Karl Lagerfeld en monokini tous biceps dehors ou de Grace Jones dans son bain – et une série de dessins érotico-modeux publiés dans « Playboy », « Viva », « Oui » ou « Mandate ».

La bande d’Antonio

Autour de lui, Antonio Lopez réunit une clique de personnalités inf luentes ou qui le deviendront. À New York, il côtoie le petit monde de la Factory d’Andy Warhol. Et quand il croise dans un restaurant le couturier américain Charles James – considéré comme une sommité du milieu – il l ’accoste pour se présenter. Résultat : dix années de collaboration prolixe entre les deux hommes et pléthore d’illustrations ref létant tout le travail du couturier. À Paris, l ’illustrateur s’installe, dès 1969, durant sept ans. Il introduit le pop art américain, travaille pour la presse française et fait partie des cercles très rapprochés de Karl Lagerfeld et Yves Saint Laurent pour qui il dessinera souvent et dont il conserve de nombreux clichés. C’est aussi là qu’il va découvrir et lancer la carrière de mannequin de Jerry Hall, étudiante texane de 17 ans à l’époque, comme il l ’a fait pour ses muses Grace Jones, Donna Jordan, Jane Forth, Jessica Lange, Pat Cleveland ou Marisa Berenson. Quand il rentre à New York en 1976, Antonio Lopez a une aura et un réseau plus forts que jamais. Il collabore avec Versace, Missoni, Valentino, les Jeux olympiques d’été à Montréal, Paragon, Armani, Fendi, Fiorucci ou encore Anna Piaggi pour « Vanity ». Il édite des livres autour de son travail, dont « Antonio’s Girls » réunissant ses muses ou « Antonio’s tales from the thousand and one nights », qui inspirera Marc Jacobs en 2007 pour sa traditionnelle Christmas party déguisée ou le créateur indien Suneet Varma en 2010 pour son prêt-à-porter. Quelques années plus tard, en 1984, il apprend qu’il a le sida, parcourt le monde à la recherche de traitements expérimentaux et ne dessine plus qu’en noir et blanc. Exit la couleur et l ’exubérance. Il meurt trois ans plus tard, à 44 ans.

Redécouvertes

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Si ce n’est que l ’illustrateur a conservé son inf luence en filigrane, souvent cité par créateurs et photographes. Les frères Mauricio et Roger Padilha ont publié, l ’année dernière, un livre autour du travail d’Antonio Lopez. On y trouve un f lorilège de dessins et photos de ces trois décennies. Sans doute le seul ouvrage aussi riche à propos de l ’artiste et une compilation très éclectique de l ’époque. En 2012 itou, la galeriste Suzanne Geiss exposait son travail dans sa galerie de Soho. Aujourd’hui, c’est le créateur français Roland Mouret, installé à Londres, qui expose depuis mi-septembre, dans son concept store, des travaux inédits d’Antonio Lopez pour fêter les septante ans de sa naissance. L’exposition est orchestrée avec la galerie londonienne East of Mayfair, qui vend les oeuvres via un catalogue online. Et le créateur de conf ier : J’ai toujours été impressionné par le poids de l ’ illustration dans les domaines de la publicité et de la mode. Antonio est devenu célèbre à Paris quand j’y vivais. Nous nous sommes souvent croisés lors de dîners ou de fêtes. Très justes, ses dessins rendaient tout à fait l ’ énergie du moment. Avant de confier au « Vogue » britannique : C’ était mon rêve d’ être dessiné par lui.

Mais ce sont sans aucun doute les cosmétiques M.A.C qui donnent le plus de résonnance au travail d’Antonio Lopez cette saison. Les Américains lancent une collection de maquillage et accessoires en édition limitée reprenant certains de ses dessins. Des palettes pour les yeux, les lèvres ou le visage, mais aussi un cabas, un miroir de poche et une trousse à maquillage qui cultivent cette esthétique tape-à-l’oeil et colorée. De quoi faire revivre un mythe ainsi que les gestes de fête et yeux hyper-fardés qui allaient avec son temps. Retour à la couleur. Pour effacer le noir et blanc.

Antonio Lopez : Fashion, Art, Sex and Disco, Mauricio et Roger Pasdilha, éd. Rizzoli, 2012.

Exposition-vente Antonio Lopez, jusqu’au 20/10, Roland Mouret concept store, 8 Carlos place, Londres W1, www.eastofmayfair.com

Collection Antonio Lopez, M.A.C, 43 € les 6 couleurs yeux, 31 € les 3 couleurs lèvres, 43 € la palette visage, 37 € le pinceau, 43 € le cabas, 31 € la trousse à maquillage, 22 € le miroir, www.maccosmetics.be