Kechiche: «Je filme ce que je trouve beau, je ne le définis pas»

Bien que La vie d’Adèle ait fait couler beaucoup d’encre depuis sa présentation au Festival de Cannes, nous laissons ici de côté la polémique autour de Kechiche, sa méthode et ses actrices pour nous concentrer sur le film. Parler de cinéma et de son travail avec les acteurs, c’est ce que Abdellatif Kechiche ( L’esquive , La graine et le mulet ) préfère.

A travers votre film, vous questionnez le mystère féminin. En savez-vous plus aujourd’hui ?

C’est une question qu’on se pose depuis la nuit des temps. Est-ce une motivation essentielle pour faire ce film ? Je n’en sais rien mais je m’interroge sur ce sujet à l’intérieur du film. Il y a peut-être des pistes pour répondre à cette question. On s’interroge sur l’âme, sur l’être. Il y a peut-être une réponse métaphysique. Au-delà, j’ai d’autres motivations, j’espère. Pour moi, Adèle est l’idéal féminin. Jeune femme forte, courageuse, qui fait face aux difficultés, bienveillante, qui accomplit son devoir et qui, en même temps, est libre. C’est une héroïne.

Après avoir vu votre film, Steven Spielberg a dit qu’il ne pourrait plus se passer de gros plans alors qu’avant, il n’aimait pas ça. Quelles ont été pour vous la nécessité et la force du gros plan dans « La vie d’Adèle » ?

Il a dit ça Steven Spielberg ?! C’est peut-être magnétique. Depuis mon premier film, j’ai l’impression que je cherche la meilleure façon de placer la caméra. Ici, j’ai un attrait pour un gros plan. Car dans l’axe du gros plan, il y a d’infinies possibilités. Le gros plan ne suffit pas en soi. Ça se travaille au millimètre. Il y a une volonté de capter l’expression et de pénétrer quelque chose de l’ordre de l’être et de l’âme. Comme si c’était un microscope. Tout ce qui est écrit sur un visage et la façon dont on le filme, c’est un langage difficilement décryptable. Donc ça se fait par une force magnétique entre moi, le cadreur, le directeur de la photo et l’acteur. Mais je suis encore dans une recherche par rapport à ça.

Cela participe-t-il à votre quête de la vérité ?

Je ne sais pas s’il faut employer le mot « vérité ». Mais allons-y pour simplifier. Oui. Et je préfère « vérité » à « réalisme ».

Est-ce pour cela que vous demandez à vos actrices d’être sans fard ?

Oui. En tout cas, je veux éliminer le plus possible le masque. Le cinéma est souvent l’expression d’une sophistication de la vie. Moi, au contraire, je crois que le cinéma peut permettre de montrer l’être en soi.

Quel était l’enjeu de filmer l’amour d’aussi près ?

Le même enjeu que de filmer une scène de repas ou d’émotions. Mon enjeu est toujours d’arriver à ce que la vie jaillisse de la scène. Cela s’inscrit dans ma recherche de « vérité ». Je l’avais déjà un peu abordé dans mon premier film, « La faute à Voltaire ». Pour moi, c’est un langage. C’est le langage des corps. Je ne me pose pas la question de l’enjeu. Regarder les expressions de quelqu’un dans la vie me touche et m’émerveille. Je ne vous regarde pas parce que je réfléchis et que par déformation professionnelle, j’ai l’impression que chaque fois que je regarde quelqu’un, j’entre dans son intimité. C’est presque indécent et je ne veux pas me déconcentrer. Le cinéma pouvant être un art, l’art permet de faire abstraction de cette indécence. Quand les gens échangent autre chose que sur la nourriture et en même temps mangent, il y a quelque chose qui se libère d’eux, il s’écrit quelque chose d’eux sur leur visage que je trouve beau. J’aime saisir cet instant où on enlève le masque. Il y a deux jours, j’ai déjeuné avec une actrice qui se tient très bien, qui vouvoie. Mais comme elle était très affamée, tout d’un coup, il y a quelque chose qui est ressorti de sa nature et c’était très beau.

Dans cette volonté d’enlever les masques, vous êtes-vous posé la question de scènes de sexe simulées ou non simulées ?

Non. Il faut trouver les moyens pour y arriver. Je ne me pose la question de savoir si ça va être pornographique ou pas pornographique. Je ne sais d’ailleurs pas très bien ce que veut dire pornographique. Si c’est le commerce du sexe et bien là, on fait du commerce de cinéma, donc il y a quelque chose de pornographique aussi. Je filme ce que je trouve beau, je ne le définis pas. De filmer des corps de femmes dans le plaisir, je trouvais ça beau. Je n’avais pas de tabou. J’ai répondu à votre question ?

Non. La question, qui rejoint l’idée de votre quête de vérité, repose sur la volonté ou pas d’avoir des scènes de sexe simulées ou non simulées par rapport à votre exigence d’être au plus près du vrai ?

Le fait qu’il y a en réalité un écran est une protection. On peut se cacher derrière l’idée que tout ça est joué, simulé. Après, c’est de la perception : est-ce joué, est-ce simulé ? En fait, le point se fait quand moi, j’ai l’impression que ce n’est pas simulé, quand je suis dans l’évidence que cela ne l’est pas. Mais à quel moment sait-on qu’une femme simule ou pas ?, c’est encore une autre question ! La sensualité est plus difficile à filmer dans les scènes de repas. Même si ce n’est pas facile pour les scènes de sexe, il y a déjà les sculptures des corps, la lumière, la beauté des visages.

Vous vous êtes librement inspiré de la BD « Le bleu est une couleur chaude »…

J’avais été très touché par l’histoire de la rencontre qui va bouleverser la vie du personnage, la révéler à elle-même. Après, il y a un travail d’adaptation. L’histoire se déroule dans les années 90, dans un contexte militant que j’ai préféré éviter, pour me concentrer sur la rencontre, la difficulté de vivre ensemble et la rupture. Je traite d’une histoire d’amour.

D’ailleurs, on oublie vite qu’il s’agit de deux filles. Mais étant tunisien, le fait même de partir d’un amour impliquant deux filles, est-ce révolutionnaire ?

Mes origines n’ont rien à voir avec mon envie de raconter cette histoire et de cette manière-là. J’avais plus envie de dire que de provoquer. La principale idée directrice était de raconter la difficulté de se raconter quand on est d’origines sociales différentes. L’effet que ça a ne m’appartient pas.

Contrairement à la BD, votre personnage Adèle ne meurt pas. Et le film parle de Chapitre 1 et 2. Une suite est prévue ?

On peut plus qu’espérer. J’y ai déjà beaucoup travaillé. Il pourrait se passer tellement de choses dans la vie d’Adèle…