De Margerie: «Le problème de l’Europe, c’est qu’elle n’existe pas»

ENTRETIEN

Pour vous, l’Europe a-t-elle une politique industrielle adaptée ou une stratégie ?

L’Europe a-t-elle une politique industrielle ? Oui. Une stratégie ? Non. Il n’existe pas, par exemple, d’Europe en matière de sécurité d’approvisionnement ou de développement des énergies conventionnelles et non conventionnelles. L’Europe peut être parfois perçue comme un ensemble de diktats avec une accumulation de règles ultra-sophistiquées dont on ne sait d’où elles viennent. Ce qui pose problème ce n’est pas la réglementation mais l’absence de politique globale. Je ne vois pas de cohésion entre les normes environnementales qui nous sont imposées et la politique cherchant à soutenir la compétitivité. Attention : je ne veux pas que l’on utilise cet argument pour dire que nous ne voulons pas produire de manière plus propre, mais pour souligner le fait que l’on prend tout par petits morceaux. C’est ce que j’appellerais une politique « tranche de cake ». Le problème de l’Europe c’est qu’elle n’existe pas : ces 28 pays n’agissent pas comme un seul.

Vous prenez comme exemple la sécurité d’approvisionnement ?

C’est un exemple technique mais symptomatique. Il existe divers projets de gazoducs pour sécuriser l’approvisionnement de gaz en Europe. J’entends dire : « Bruxelles (mais qui à Bruxelles, je ne sais pas) soutient le projet Nabucco qui relie l’Iran et l’Azerbaïdjan à l’Europe centrale. Au final, un autre projet qui se fera : le TAP qui relie la frontière gréco-turque à l’Italie, soutenu par le groupe allemand E.ON et le norvégien Statoil. En plus, il y a un troisième projet, le South Stream, qui doit relier la Russie à l’Europe occidentale soutenu par ENI (dont l’État italien est actionnaire) et EDF (détenue à 80 % par l’État français). Où est l’Europe quand vous avez trois projets chacun soutenu par des intérêts différents ?

Certains disent : patience, l’Europe se fait, mais à son rythme…

… et lorsque nous serons 35, nous atteindrons une efficacité absolue ! Nous avons mis trop rapidement trop de pays à l’intérieur d’un système qui n’était pas stabilisé. Nous savons bien qu’aujourd’hui un des grands problèmes européens est la répartition des votes entre pays. Au final, qui décide ?

On peut imaginer une Europe à deux vitesses.

Non, il faut reconstruire l’Europe ; décider ce que l’on veut en faire ; rapprocher le citoyen de l’idée européenne. L’Europe doit redevenir le sujet prioritaire des leaders et des chefs d’État. Les partis politiques, je le vois en France, utilisent davantage l’Europe à des fins de politique intérieure que pour suivre une politique réellement européenne. Ce qui m’intrigue c’est qu’on ne veuille pas repenser l’Europe. Il faut dire aux gens ce que l’Europe a de positif pour eux. La construction européenne ne doit pas être vue comme la source de tous nos problèmes économiques.

L’Europe peut toutefois mener une politique de relance.

Il faudrait travailler dans chacun des États-membres de l’union sur une politique et se mettre ensuite ensemble afin de se demander si ce que chacun fait à son niveau national est compatible au niveau européen.

La relance pourrait passer par votre secteur. Voyez aux États-Unis la place prise par le gaz de schiste.

Les États-Unis ont d’abord cherché des sources d’énergie pour faire face à la demande d’une population mondiale qui augmente. C’est ensuite que cette énergie bon marché est devenue un outil de relance. On peut regarder au niveau européen comment développer des énergies non conventionnelles telles que le gaz de schiste. Mais avant de parler de relance, il faut parler de découverte, et donc d’autorisations. Or il n’y a pas de règles communes au niveau européen sur le sujet. Ensuite la question n’est pas de savoir si on relance l’économie, mais de voir comment exploiter cette ressource, si cette exploitation peut concilier exigences environnementales et un intérêt économique. Aujourd’hui nous n’en sommes pas là. En France, on a décidé de ne pas décider. C’est le manque de visibilité sur ce qui peut se passer qui peut décourager les investisseurs.

Mais vous faites de grands investissements en Europe. Vous injectez 1 milliard d’euros pour moderniser votre plateforme d’Anvers.

Nous sommes une société de long terme ; et nous sommes peut-être un peu plus habitués que d’autres à prendre en compte cette instabilité. Je ne suis pas de ceux qui disent que l’Europe ne peut plus être industrielle. A Anvers, nous fermons des parties obsolètes et nous construisons des unités qui produiront des matériaux de meilleure qualité. L’Europe a la capacité de faire de l’industrie lourde de manière intelligente, dans des secteurs de pointe qui lui permettent de tenir tête à des pays qui font la même chose moins cher. L’innovation c’est la clé. Les jeunes doivent comprendre que l’industrie lourde c’est au moins aussi innovant que Google. La meilleure manière de défendre l’image de l’Europe est de montrer qu’une société comme Total y investit. Il faut redonner l’envie de gagner aux Européens. C’est aussi une question de culture.

Alors, que faut-il faire pour réinventer l’Europe ?

D’abord l’Europe j’y crois. Il faut la faire, et il faut la faire avec les citoyens, via les élections. Faire de la pédagogie sur ce qu’est l’Europe. Les électeurs votent aujourd’hui sur ce qu’on leur dit de l’Europe, pas sur ce qu’elle est. Ensuite, les États ne doivent pas attendre : ils doivent démontrer que l’Europe constitue un ensemble uni, et non un groupe de personnes qui défendent leurs intérêts nationaux. Et si nous ne pouvons pas le démontrer dans une période de crise, nous ne le pourrons jamais. L’Europe, c’est maintenant !