Le libéralisme a-t-il tué l’Europe? (direct vidéo)

L’Europe n’est pas morte. Au contraire, cette union de 28 pays, la plus sémillante des expériences politico-économiques inventées durant la seconde moitié du 20e siècle, s’est même vu octroyer l’an passé la distinction suprême : le prix Nobel de la paix, pour « avoir contribué pendant plus de six décennies à promouvoir la paix et la réconciliation, la démocratie et les droits de l’homme en Europe ». Et ce n’était pas à titre posthume. L’Europe vit : le libéralisme n’a donc pas tué l’Europe. CQFD.

L’intitulé de notre première grande discussion de ce vendredi, animée par trois hommes de sensibilité sociale-démocrate, ne manque cependant pas de pertinence. Car si l’Europe n’est pas morte, on ne peut affirmer qu’elle est vaillante. Nobel ou pas ! Au contraire : l’Europe broie du noir. Alors, l’Europe en crise : la faute aux crocs-en-jambe du libéralisme ?

Les trois débatteurs du jour : Joaquin Almunia, Paul Magnette et Thomas Piketty. Le débat sera animé par Jurek Kuczkiewicz.

L’Europe et son grand marché commun, et avant elle la Communauté européenne du charbon et de l’acier, sont bel et bien nés d’une idée enfantée par le libéralisme. Soit la conviction que le commerce, le libre-échange et ses corollaires d’aujourd’hui (libre concurrence, libre circulation des capitaux, dérégulations, etc.) allaient remplacer la guerre. « L’Union européenne est la consécration de cette idée libérale. L’Organisation mondiale du commerce en est la consécration mondiale », écrit Charles Michel, le président du MR, dans l’introduction de La tradition de la liberté du chercheur (très libéral) Corentin de Salle. « C’est à (la tradition libérale) que nous devons notre organisation économique et notre prospérité », poursuit le patron du Mouvement réformateur.

Prospérité ? Aujourd’hui, le tableau est plutôt sombre, même si l’implosion finale de l’euro(pe) a été évitée. Récession, grosse perte de la confiance des opinions publiques, fermeture des frontières derrière la « forteresse », dumping fiscal et social, fossé croissant entre pays riches et pauvres, égoïsmes nationaux, incapacité chronique à s’accorder sur le remède de cheval structurel susceptible de sortir l’Europe de l’ornière, budget évanescent, absence de grand dessein politique et de solidarité, 120 millions de pauvres, chômage massif, record, inédit, et c’est pire encore pour les jeunes…

Alors, l’Europe, ce carburant zélé de la mondialisation libérale, serait-elle… malade du libéralisme ? De ce primat de l’échange marchand ? La crise mondiale est, rappelons-le, d’abord venue des Etats-Unis, victimes d’une dérégulation financière et bancaire sans précédent. Mais les Reaganomics, le Thatchérisme, ont aussi fait des émules sur le Vieux Continent. La crise ? « C’est la crise de la non-régulation et de la mauvaise régulation. En 1989, on a connu la faillite de ceux qui prônaient l’économie planifiée. On connaît aujourd’hui la faillite de ceux qui pensent que le marché n’a pas besoin de règles », nous déclarait en mai 2009 Guy Verhofstadt, alors ex-Premier ministre depuis un an, en partance pour le Parlement européen où il allait diriger le groupe libéral, et en rupture de ban depuis « une dizaine d’années » avec « cette idée néo-libérale extrême, qui dit : pas de règles ».

Guy Verhofstadt dénonçait l’absence d’une vigoureuse stratégie européenne de sortie de crise. Il plaidait en faveur de la création d’un vrai gouvernement économique pour la zone euro, d’un vaste plan d’investissements et de l’émission de 1.000 milliards d’euros d’euro-obligations. On en est loin. La brutalité de la Troïka a consterné une vaste majorité de Grecs. L’Europe patauge dans le marasme. Paul Magnette, le président du PS, appelle à « arrêter l’Europe libérale et conservatrice », pour mettre en place une « Europe sociale ». « Dans le débat sur l’austérité, la Commission est maintenant complètement isolée », déclarait-il en juin, rejoint par une poignée de coreligionnaires européens pour dire : « Les mesures d’austérité imposées par la Commission ont plongé l’UE dans la récession et ont eu un impact catastrophique sur l’emploi ». « Il y a eu excès de zèle. La récession a été prolongée au-delà de ce qui aurait été indispensable », assénait le président français François Hollande, dans l’entretien qu’il nous a accordé (Le Soir de jeudi).

Mais pas de caricature : l’Europe, fondée sur la doctrine libérale, sur la lutte finale contre le déficit budgétaire et l’inflation, ce n’est pas l’abdication totale face à la « main invisible du marché », le « laisser faire, laissez passer » intégral. On s’est assez gaussé de cette tendance de « Bruxelles » à réguler jusqu’à la courbure des bananes ! Et même notre libéral commissaire européen au Commerce, Karel De Gucht, a récemment tenté de placer une barrière au libre-échangisme à tous crins, lorsqu’il s’est avéré que les Chinois « cassaient » notre marché des panneaux solaires. L’Union européenne, c’est aussi l’injection de « fonds structurels » pour permettre aux régions les moins nanties de remonter la pente. Ou la lutte contre la constitution d’oligopoles, qu’ils soient européens, américains ou russes. L’Etat-providence survit en Europe. Et des aides d’Etat aux secteurs en difficulté sont parfois tolérées.

« L’austérité n’est pas la ligne de la Commission », jure le commissaire européen Michel Barnier. « Nous prônons réformes, régulation financière et coordination de nos politiques ». Le vigoureux débat téléologique sur les vertus/ravages de l’austérité/rigueur se poursuit. Entre-temps, on n’entrevoit pas de vaste plan de relance. Ni de refonte fondamentale des systèmes de régulation. Ni d’harmonisation fiscale ou sociale « vers le haut ». Ou de grand élan de solidarité.

L’Europe reste fondamentalement libérale. Peut-être le point d’« équilibre » évoqué par Guy Verhofstadt pour définir le libéralisme idéal n’est-il pas atteint, « entre le marché et la liberté d’une part, l’Etat et l’équité d’autre part ». A économie faible, Europe faible. En l’état, le libéralisme n’a pas… sauvé l’Europe ? Beau débat !