Jean-Claude Juncker, stop ou encore?

Le long des rues, les affiches électorales se font presque voler la vedette par les posters des Editors, de Vanessa Paradis et d’autres stars du rock programmées au Rockhal de Luxembourg. Difficile d’imaginer que le scrutin législatif a lieu ce dimanche… Mais rien d’alarmant à cette sobriété ambiante : c’est le style luxembourgeois. Les campagnes sont toujours «  calmes  ».

Toujours, sauf… ce mercredi soir. RTL programmait un événement télévisé rarissime : un « face-à-face » entre les deux candidats au poste de Premier ministre. Rarissime ? Oui. D’ordinaire, Jean-Claude Juncker était le seul prétendant au titre. Il a obtenu, on ne peut plus facilement, ses mandats de 1995, 1999, 2004 et 2009.

Cette fois-ci, Etienne Schneider, tête de liste du Parti ouvrier socialiste luxembourgeois (LSAP) et jeune ministre de l’Economie sortant, est ouvertement monté au front contre l’«  éternel  » Parti populaire chrétien-social (CSV).

Mercredi, 19h30. Juncker fait son apparition dans le hall d’entrée de la maison RTL. Légèrement voûté, les traits un peu tirés, l’homme de 59 ans se fait encadrer illico par trois caméras. La première question fuse : « Etes-vous nerveux ? » « Non, pas du tout. répond-il. Ce n’est qu’un simple débat… » Les deux rivaux se rejoignent autour d’une tasse de café. Ils discutent amicalement, tous deux accoudés au bar, avec l’autre main en poche. Les deux hommes sont sur la même longueur d’onde – programme électoral compris. Au point que la journaliste leur demandera, lors du « face-à-face », de citer leurs désaccords ! La réponse ne se fera pas attendre : les événements de juillet.

Il y a trois mois, une commission d’enquête de la Chambre des députés publiait un rapport mettant en cause Jean-Claude Juncker dans une affaire de dysfonctionnements des services de renseignements (Le Soir du 11 juillet). Juncker était contraint de démissionner, avec des élections anticipées en octobre à la clef.

« Les partis politiques ont fait différentes interprétations de cette affaire, nous explique Ben Fayot, député sortant socialiste. Au parti socialiste, notre rôle était délicat, vu notre présence dans la majorité avec la CSV. » Et les chrétiens-sociaux de crier à la trahison de leur partenaire de coalition. « C’était évidemment facile pour la CSV de jouer les victimes, précise Lucien Montebrusco, rédacteur en chef du Tageblatt. C’est d’ailleurs ce qu’a fait Juncker durant la campagne. Et beaucoup de Luxembourgeois le croient lorsqu’il dit qu’il s’est fait trahir par les socialistes. »

L’élection législative prend dès lors des allures de vote de confiance à l’égard de Juncker. « Il y a un clivage très net entre les Luxembourgeois qui pensent qu’il faut lui pardonner, et ceux qui ne veulent plus de lui », poursuit Romain Hilgert, journaliste politique auprès de l’hebdomadaire D’Lëtzenburger Land. Selon le dernier sondage en date, 40 % des électeurs sont encore indécis, mais l’ex-Premier est donné favori.

Juncker superstar ? Le Premier ministre sortant n’en a pas le look, mais il s’inspire du style : ses meetings portent le nom emblématique de « Juncker On Tour », et ses prestations sont sold-out. « Les salles étaient pleines à craquer !, nous raconte Mario Hirsch, politologue et journaliste luxembourgeois. C’est le seul candidat qui parvient à mobiliser les foules. Pourtant, il y a trois mois, je vous aurais dit que Juncker était fini. Mais il a remonté la pente. Il a même changé de mode de fonctionnement. Avant, il planait au-dessus de la mêlée. Mais aujourd’hui, il descend dans l’arène politique. »

Et Jean-Claude Juncker se retrouve aujourd’hui face à Etienne Schneider, qui est « très provocant et très offensif », selon Romain Hilgert. « Mais certains experts pensent que les Luxembourgeois, traditionnellement conservateurs, auront peut-être peur de voter pour lui », explique Montebrusco.

Si on interroge les habitants du Grand-Duché sur les atouts de Juncker, une constante se dégage : « Juncker nous a défendus durant la crise de l’euro », et « il nous représente bien à l’étranger ». Il est vrai que son parcours européen joue en sa faveur. Pourtant, l’homme fort du Luxembourg crie haut et fort qu’il se limitera désormais à une carrière politique nationale. Il a déclaré que, même en cas de défaite ce dimanche, il se contenterait d’un poste de député. Mercredi soir, il répondait encore fermement au sujet de sa potentielle convoitise d’un poste européen : « Je n’ai qu’une réponse : c’est “non”. »

Mais hormis lui-même, personne n’exclut totalement un retour de sa part sur la scène européenne. « Je crois qu’il est quand même sincère. Il a pris un sacré coup le jour où l’on a préféré Herman Van Rompuy à la présidence du Conseil, explique Mario Hirsch. Mais la question est de savoir si le Luxembourg lui suffira. Parce qu’être Premier ministre ici équivaut à être à la tête d’une grosse ville comme Anvers… »

Et lorsqu’on demande à Jean-Claude Juncker si 19 ans et plus à la tête de l’Etat ne seraient pas de trop, il rétorque inlassablement : « J’ai été élu. Je ne vois pas pourquoi je devrais avoir honte de cela. » Schneider suggère quant à lui de limiter tous les mandats ministériels à deux prestations de cinq ans. Voilà au moins un point à ajouter à la (courte) liste des divergences entre les deux rivaux.