Sauvons le processus de Kimberley

Pas génial pour l’image du secteur diamantaire qui suggère plutôt la pureté, le raffinement et le luxe. Sous la pression de la société civile et de certains gouvernements dont la Belgique, mais aussi à la demande de places diamantaires comme Anvers, soucieuse de préserver son image, un système international a été laborieusement mis en place pour tenter de casser le lien qui existe parfois entre le commerce du diamant et certaines violations massives des Droits de l’Homme. C’est le Processus de Kimberley. Il a dix ans. Il a été salué parce qu’il associait les Etats, l’industrie et la société civile et qu’il promettait d’épargner des vies humaines.

Aujourd’hui, moins d’un pour cent du commerce mondial de diamants bruts, qui pèse plus de 13 milliards de dollars chaque année, échappe à ce système de certification. En juin dernier la République Centrafricaine, victime d’un coup d’état sanglant financé par le trafic de diamants dont le pays regorge, a été suspendu du Processus de Kimberley. D’autres pays comme le Libéria ou la Côte d’Ivoire sont sous la loupe et pourraient aussi prochainement se voir sanctionnés pour des pratiques non conformes.

Pour autant, faut-il considérer, au moment où s’ouvre la réunion annuelle des 81 pays membres du Processus de Kimberley en Afrique du Sud, que tout va bien et qu’on ne trouverait plus d’éclaboussures sanglantes sur certains de ces brillants cristaux de carbone ?

En réalité le système est en crise profonde. La place d’Anvers qui traite 85% des diamants bruts et 50% des diamants taillés du monde, estime être bien seule à jouer le jeu du refus de diamants du sang. Aucun lot de diamants bruts traité à Anvers n’échapperait au contrôle physique du Diamond Office, sous la vigilance des douanes et du Ministère de l’Economie. 30.000 des 50.000 certificats Kimberley délivrés chaque année dans le monde, le sont dans cet office situé au cœur du quartier diamantaire anversois.

Des experts belges accusent des places comme Dubaï, Beyrouth ou même le Venezuela ou les Etats-Unis de ne pas se soucier de la provenance des diamants, de pratiquer un « Kimberley light » et d’émettre des certificats en fermant les yeux sur des diamants de contrebande. Des pays comme l’Ouganda ou le Sud-Soudan demandent leur adhésion au Processus de Kimberley pour écouler plus facilement la contrebande centrafricaine ! Le Processus pourrait alors servir de mécanisme de blanchiment…

Ce qui aurait dû devenir un avantage concurrentiel, -se conformer honnêtement aux contrôles et donc améliorer l’image du diamant-, serait aujourd’hui une entrave. Anvers pourrait se voir boudé par des grossistes en diamants pour d’autres places moins regardantes sur les Droits de l’Homme. L’Association Mondiale du Diamant d’Anvers (AWDC) réclame un « same level playing field » de toutes les places diamantaires.

Mais Anvers reconnaît aussi les limites de ses propres contrôles. Ainsi, lors d’une visite du Diamond Office par les Membres de la Commission des Relations Extérieures de la Chambre mardi dernier, nous avons pu voir deux lots de diamants en provenance de Dubaï certifiés… mais sans mention de l’origine réelle des lots. Dubaï ne produit pas de diamants et n’est qu’un lieu de transit. Lorsqu’on sait que Dubaï n’est pas très regardante, c’est un doux euphémisme, en matière de certification de diamants, on ne peut exclure à coup sûr l’origine douteuse de tels lots traités à Anvers.

De son côté, Global Witness, qui a énormément contribué au Processus de Kimberley et y a siégé comme observateur pendant 9 ans, a claqué la porte, écoeuré par la réintégration du Zimbabwe dans le système, le laxisme à l’égard du Venezuela et l’indifférence de la communauté internationale à l’égard du rôle qu’a joué le commerce des diamants dans le conflit en Côte d’Ivoire. Sa directrice Charmian Gooch estimait que « près de neuf ans après le lancement du Processus de Kimberley, la triste vérité est que les consommateurs ne peuvent toujours pas être certains de la provenance de leurs diamants, ni savoir s’ils financent des violences armées ou des régimes répressifs ».

On le voit, le système prend l’eau de toutes parts. Entre ceux qui estiment jouer le jeu, ceux qui font semblant et ceux qui ont quitté la table, la méfiance est aujourd’hui très grande. L’efficacité du système à empêcher d’alimenter des conflits et des violations massives des Droits de l’Homme est en question. Le Processus de Kimberley pourrait bientôt ressembler à une triste farce. Etant donné l’importance du diamant pour l’économie belge – 40 milliards d’Euros, 34.000 emplois-, notre pays s’honorerait de tout faire pour sauver et renforcer le système. Son sauvetage dépend de la volonté des gouvernements et de l’industrie du diamant réunis à Johannesburg ces 3 jours-ci de prendre la mesure de la crise et de rendre le système crédible. Il faut pour cela de la transparence, des contrôles efficaces et indépendants, l’exclusion de tous les diamants du sang du commerce mondial quel que soit l’auteur des violences - rebelles, gouvernements ou industrie. A défaut, le commerce du diamant pourrait bien être associé, dans certains cas, à des cruautés intolérables. Et ce risque pourrait ternir durablement l’éclat de cette pierre extraordinaire.