Bertrand Cantat: «Il faut passer à travers toutes les brûlures»

Ce mardi 19 novembre, peu avant 14 heures, Pascal Humbert (16 Horsepower…) nous fixe rendez-vous place de la Victoire. Direction une brasserie où nous rejoindra un peu plus tard Bertrand Cantat pour déjeuner. Un déjeuner informel où il fut question du malaise de l’équipe de France de football et de la cote de popularité alarmante de François Hollande. Une fois les cafés avalés, direction le premier étage d’un salon de thé, à l’abri des oreilles indiscrètes, à quelques pas de la Garonne pour l’interview qui va suivre. Un entretien franc et sincère, dans une atmosphère sans tabous, dont voici les principaux extraits.

Vous savez mieux que quiconque combien un projet musical avec Bertrand Cantat est un sujet sensible. Barclay, votre firme de disques a d’ailleurs avancé la sortie du disque d’une semaine pour éviter que ça coïncide avec la journée contre la violence conjugale. Est-ce que qui tourne autour de vous, Bertrand, son contexte, a influencé l’écriture du disque. Est-ce que vous avez pu lâcher prise dans vos textes ?

Bertrand Cantat : C’est quelque chose d’incontournable. On va dire que si tu le considères comme une espèce d’entité incontournable, le contexte avec un certain nombre de choses délétères et très blessantes, un certain nombre de mensonges et de saloperies, une pression très très forte, alors il y a deux solutions. Être capable d’ignorer pour que le lâcher prise soit total ou prendre en compte les choses. Mais dans tous les cas de figure, ça va avoir une influence. Il y a des passages oµ tu es juste écœuré et tu ne peux plus rien faire, ça nous a beaucoup handicapé. Mais ensuite, au bout du compte, le contexte rentre dans l’écriture comme une obligation. Ça ne se calcule pas.

Autant les textes de Noir Désir étaient à tiroirs ou à plusieurs niveaux de lecture autant on a l’impression que vous êtes allé encore plus loin dans l’épure avec Détroit avec ce contexte justement. C’est le cas ?

Bertrand Cantat : Sur un certain nombre de choses, sans doute. Ça va droit au but, dans l’épure même s’il reste cette approche poétique. Evidemment, je ne suis plus le même non plus. Ça a sans doute modifié l’écriture mais l’écriture était ce qui avait de plus difficile puisque c’est là que tu vas tout de suite te faire attaquer, juger… J’avais conscience de tout cela, c’était quasi une conscience pathologique et ça devenait handicapant. Personne ne doit travailler qu’il soit écrivain ou songwriter, peintre, avec cette censure posée sur les épaules. Ensuite, ça devient non négociable et ça s’intègre dans le projet. J’ai beaucoup épuré et il y a énormément d’auto censure. Il y a des thèmes ou des chansons qui n’existeront pas parce que trop polémiques. Ça t’oblige, comme dans d’autres domaines, à retrouver la liberté d’agir et trouver la bonne formulation, le bon angle qui va avec l’esprit de Détroit, notre musique commune. Ça t’oblige à aller à l’essentiel. De là à trouver la bonne chanson…

Dans le Petit Larousse, le mot détroit est défini comme un bras de mer plus ou moins long et resserré entre les deux côtés qui le bordent…

Bertrand Cantat : Attend une minute si tu veux. (Bertrand en profite pour ouvrir le double vinyle de Détroit et nous fait lire une autre définition inscrite sur la quatrième face du disque-NDLR). C’est une définition qui va encore plus loin et tirée de la définition historique.

Tiré du latin destrictus, de la même famille que détresse, voulait dire aussi empêché, enchaîné. Mais ces sens sont devenus obsolètes.

Bertrand Cantat : On l’a mis en quatrième parce que ce sont quatre morceaux inédits et instrumentaux. Détroit c’est aussi ça. Ce sont des passages entre les mondes.

Pascal Humbert : ça peut se voir comme un rapprochement avant l’éloignement. Il y a l’éloignement et le rapprochement.

Bertrand Cantat : Comme disait Claude Faber qui a coécrit « Terre brûlante », c’est ce qui sépare et ce qui relie. Pourquoi c’est aussi de la même racine que le mot détresse. Il y a cette idée d’ouverture. Ces oiseaux qui volent au-dessus du détroit de Gibraltar, tu es à un endroit de passage entre les mondes. Plus la ville américaine de Détroit qui a quand même fait de la bonne musique (Iggy Pop, MC 5, Funkadelic, la Motown, Carl Craig-NDLR).

Et ce titre « Horizons », cette étendue de terre et de ciel qu’un observateur peut apercevoir autour de lui ?

Bertrand Cantat : C’est l’idée de ce qui est devant. On ne parle jamais d’un horizon derrière. C’est bon, derrière. C’est devant. Il faut regarder devant. L’idée de l’horizon est liée à ce qui est devant.

Avant Détroit, vous avez multiplié les collaborations que ce soit avec Eiffel, Brigitte Fontaine, Amadou et Mariam, le spectacle de Wajdi Mouawad que vous avez présenté à Namur et Mons en janvier 2012. C’était une remise en selle progressive ?

Bertrand Cantat : Ce sont des gens que j’aime bien, des opportunités. Wajdi, c’était du théâtre et même si à l’intérieur, on a composé de la musique pour lui avec Pascal. On a apprécié d’être mis en danger dans un autre monde.

Pascal, vous viviez aux Etats-Unis et à Namur, vous nous aviez dit qu’il n’y avait que Bertrand pour vous faire revenir en France. Pourquoi ?

Pascal Humbert : C’est la vérité. On s’est vu avec Bertrand, il y a quatre ans lorsque j’étais en tournée avec Woven Hand. J’étais sur le point d’arrêter non pas la musique mais les tournées. J’adore travailler en binôme avec Bertrand parce que ça me donne une liberté que je n’ai jamais eue au sein de mes groupes précédents. A l’époque, Bertrand m’a dit qu’il travaillait sur la trilogie de Sophocle. Cette expérience, ça a été mon Détroit de Béring. Dans la foulée, on a commencé notre histoire musicale. Je ne pouvais pas rester aux Etats-Unis. J’ai décidé de faire venir ma famille. C’est un choix déterminé d’abandonner 22 ans de ma vie.

Bertrand Cantat : C’était fabuleux mais très dur dans la création. Ceci dit, ça reste plus facile que tourner dans un groupe de rock. J’ai eu l’impression de traverser un tunnel de velours. C’était cathartique. Pourtant c’est Sophocle. C’est extrêmement âpre mais il raconte l’humanité.

Toujours à Namur, Bertrand, vous disiez combien votre séjour au Mali avec Amadou et Mariam vous avait été bénéfique…

Bertrand Cantat : En général, je suis un adepte du voyage parce que ça aiguise le regard, ça relativise, ça nourrit, aller faire un disque là-bas, j’ai adoré.

Un mot sur la jolie pochette d’« Horizons ». Ca part d’une de vos photos Bertrand ?

Bertrand : C’est une photo faite pendant les sessions avec Pascal et Bruno Green, dans la grange des Landes, derrière chez moi. Je sortais d’une balade histoire de m’inspirer. Il y avait une belle lumière et ce chemin, cet horizon. J’arrangeais la photo sur mon ordinateur quand Pascal et Bruno m’ont dit que ça en ferait une belle pochette. J’aime la photo sans en avoir beaucoup fait.

Pascal Humbert : L’arbre qu’on voit est un marronnier. Le paysage des Landes change assez souvent grâce à la sylviculture. Au début, on ne le voyait pas parce qu’il était dans une chêneraie et dans les Landes, on ne coupe jamais les chênes. La première fois, nous étions avec Bertrand et sa fille Alice et on a vu des feuilles de marronniers par terre alors qu’il n’y a que des chênes ou des pins. On a envoyé Alice à la recherche du marronnier. Elle a finalement trouvé le marronnier qu’on a mis au dos de la pochette. Entre-temps, on a coupé autour et il ne reste que cet arbre, au final. Je vois l’arbre comme un symbole de résistance.

Revenons à la couleur musicale de Détroit. Qui me rappelle, par son côté introspectif, le dernier album de Noir Désir « Des visages des figures » avec l’apport musical de Pascal Humbert. Vous en pensez quoi ?

Bertrand Cantat : C’est un projet très libre, on ne calcule pas le résultat. C’est de l’instinct. Tu es en éveil et libre. De fait, je faisais les chansons de Noir Désir et en même temps, on me dit qu’un morceau comme « Le creux de ta main », fait très Noir Désir mais ce n’était qu’une facette de Noir Désir. Evidemment l’apport de Pascal est énorme, celle de Bruno Green aussi.

Avec ces deux morceaux instrumentaux et un dernier caché, lui aussi instrumental, « Horizons » est un peu un triptyque avec un point d’orgue « Ange de désolation », « Horizon » et « Droit dans le soleil ». Sur « Horizon » vous évoquez clairement votre détention. Comment (sur)vivre quand on est privé de liberté alors que ce mot a toujours symbolisé la carrière de Noir Désir ? A quoi se raccroche-t-on ?

Bertrand Cantat : On aime beaucoup les instrumentaux. Pour mettre des morceaux sur un disque il faut les aimer. C’est plus facile à assumer. « Horizon », c’est dans l’esprit de la musique parce que j’aurais pu faire un quadruple album sur les thématiques de prison. Ce n’est qu’un aspect.

Le texte, c’est du premier degré. Et encore, j’en enlève. Je me vois en train de chanter du flamenco à donf. J’étais dans un sous-sol, je ne voyais jamais personne. C’était fou. Tu hurles, tu chantes. Être privé de liberté, c’est quelque chose d’extrêmement pénible. Ensuite, ça dépend de ce que tu vis à l’intérieur. J’étais dévasté de l’intérieur. Je ne demande pas à ce qu’il y ait eu plus d’indulgence qu’il ne fallait, il fallait passer par là. Il faut passer à travers toutes les brûlures. Je n’ai jamais pu être coupé de tout ce tumulte parce que je recevais en permanence toutes ces horreurs médiatiques. Soyons modestes, c’est l’amour de certaines personnes qui m’a aidé mais ça ne suffit pas. Il faut trouver ton horizon à l’intérieur sinon c’est fini, tu meurs en quelque jour. Du moins, dans la première situation. Je croyais que j’allais mourir, ce n’est pas de la fioriture, c’est comme ça. J’en étais persuadé.

Le rôle d’un artiste est de sentir l’air du temps bien que vous n’ayez jamais prétendu être un analyste politique ni un porte-parole. Même si ce disque est très personnel, est-ce qu’un morceau comme « Sa majesté » est le plus sociétal ?

Bertrand Cantat : Oui et non parce que ça hume l’air du temps mais c’est aussi plus un miroir avec des facettes différentes dans le sens où « Sa majesté » décrit des mécanismes sociétaux mais aussi des mécanismes plus intimes. Les personnages sont interchangeables. Ce n’est pas juste montrer du doigt. Là où c’est sociétal, c’est dans l’importance qu’ont pris les égos et l’individualisme. Si tu donnes du pouvoir à quelqu’un, il a intérêt à avoir une conscience très éveillée, il a intérêt à avoir de l’amour en lui. sinon, ça devient vite l’horreur, c’est ça l’être humain. On s’est éclaté à faire ce morceau parce qu’il sortait de l’intime. « Sa majesté », pour nous, c’est aussi un symbole de liberté.

Un autre ressenti de l’époque, c’est le morceau « Null and Void », il est en anglais, on y prête moins attention mais un résumé poétique du ressenti de société.

Pascal Humbert : ça se traduit par nul et non avenu. Si tu ne rentres pas dans la machine, si tu n’as pas un savoir éveillé de connaissances pour te servir de tous ces outils technologiques comme l’Iphone, par exemple, toute cette technologie, tu n’existes plus sans ces béquilles virtuelles. Ça se répercute sur les enfants, dans le milieu familial. Si tu ne donnes pas une réponse dans les cinq minutes, ton interlocuteur pète les plombs… Tout ça fragmente complètement le cerveau. C’est aussi une autocritique, nous ne sommes pas là pour changer le monde. Le texte est là pour évoquer quelque chose dont on ne parle pas assez.

Bertrand Cantat : C’est beau, c’est génial mais il y a des effets pervers majeurs et excessivement attristants de déshumanisation.

Avant son morceau caché, le disque s’achève par une version de « Avec le temps » de Léo Ferré, qui est une des cinq plus belles chansons françaises de tous les temps. Vous parvenez à lui insuffler une espèce de beat technoïde… D’où vient l’idée d’y mettre des machines ?

Bertrand Cantat : On veut sortir de l’arpège et de la joliesse. Il y a des dizaines de versions dont certaines ampoulées.

Pascal Humbert : La version est née à Berlin lors de notre première session juste avec Bertrand.

Bertrand Cantat : Cette chanson, ça devenait de l’ordre de l’obsession.

Pascal Humbert : On a voulu rentrer dans un monde plus technoïde pour trouver la ligne de basse. Je voulais juste garder la pulsation. Basse et voix, guitare frottée et le morceau est là. Ensuite, en studio, elle a été technoïsée.

L’instrumental en morceau caché est fort anxiogène avec ce bruit des bottes qui rappelle le « The Wall » de Pink Floyd…

Pascal Humbert : C’était une expérience sonique. En une prise. En live. C’est aussi un exutoire. Nous étions trempés de sueur.

Bertrand Cantat : C’est le laboratoire. Le bruit des bottes, oui, l’atmosphère est flippante. Se permettre de travailler ces matières-là, ça fait partie de nous aussi dans notre manière de s’exprimer.

Pour les lecteurs qui vont acheter le vinyle, la quatrième face est uniquement instrumentale ?

Pascal Humbert : Ce sont quatre inédits soniques réalisés le même jour.

Il y a beaucoup d’oxygène à travers les morceaux, c’est agréable de les sentir respirer. Ce qui veut dire que sur scène, tout sera possible ?

Bertrand Cantat : C’est sûr qu’on n’a pas envie de se limiter. Nous serons à cinq sur scène. Pour se donner des frissons. Le disque est la référence mais ensuite, nous serons dans le présent. C’est la seule chose à faire pour prendre du plaisir et en donner.

Ce qui veut dire que vous pouvez reprendre du Noir Désir comme du 16 Horsepower ?

Bertrand Cantat : On peut tout essayer. Par contre, on verra dans l’exécution si ça fonctionne ou pas.

Détroit sera sur la route dès avril 2014. Je me souviens vous avoir vu ému sur la scène du Trianon à Paris lorsque vous avez rejoint Brigitte Fontaine face à l’accueil du public. Vous comprenez ceux et celles qui trouvent indécent de venir vous applaudir ?

Bertrand Cantat : La seule chose que je peux dire c’est que c’est leurs problèmes et pas le nôtre. La seule chose qui me touche, c’est que je peux comprendre si ce sont des gens qui sont touchés au premier chef. Ce sont très peu de gens et tous les autres se mêlent de ce qui ne leur regarde pas.

Une petite dernière Pascal, quels sont les points communs entre Bertrand Cantat et David Eugène Edwards, le chanteur de votre ancien groupe qui est aussi une forte personnalité ?

Pascal Humbert : Je retrouve une similitude dans leurs oppositions parce qu’ils ont tous les deux un côté extrêmement entier. David est souvent vu, dans le monde essentiellement non anglo-saxon, et jugé hâtivement comme la grenouille de bénitier. C’est beaucoup plus compliqué que cela. Bertrand comme David, est un immense poète. Ils adorent tous les deux manier la langue. Je ne peux m’associer qu’avec des personnes qui me touchent profondément. La poésie, le talent, l’écriture, la profondeur, la voix…