Quelque chose en nous de L.E.A.R.

L a toute première impression, au théâtre, c’est comme la toute première ligne d’un livre. C’est celle qui marque, celle qui vous embarque. La première image du L.E.A.R. d’Antoine Laubin est au théâtre ce que le Aujourd’hui maman est morte de Camus est à la littérature, un sommet en matière de commencement. Sur le plateau du Théâtre de Namur, (où s’est créée cette annuelle coproduction avec le Varia, le Manège.Mons et le Théâtre de Liège) trône un immense canapé de cuir, sofa de géant. Alors forcément, devant le Chesterfield monumental, le roi Lear, même incarné par cette grande asperge de Philippe Grand’Henry, paraît diminué, petit, ridicule. En une image, tout est dit d’un Shakespeare avalé par notre époque vorace, de ses passions et révolutions noyées dans le confort matériel, le consumérisme anesthésiant. Avec cette image, on se doute que Shakespeare va être sérieusement malmené, impression confirmée par le titre, L.E.A.R., charcuté en acronyme. Des initiales qui annoncent la couleur : Les Enfants n’Auront Rien, ou comment questionner la filiation, l’héritage ou le pouvoir aujourd’hui ?

Le roi Lear

à la sauce moderne

Pour compléter ce lifting shakespearien, l’écriture de Thomas Depryck (à qui l’on doit le formidable Dehors) envoie valser la prose élisabéthaine et la remplace par un cadre moderne. Les flashs des photographes crépitent au moment de l’abdication du roi Lear, Cordélia et Goneril s’envoient des e-mails, et le reste de l’adaptation vire de la même manière vers une histoire résolument contemporaine. Six comédiens courent et s’enfoncent dans le traître moelleux du canapé pour jongler avec les personnages, pas toujours de manière immédiatement compréhensible d’ailleurs, ce qui heurte parfois la fluidité du récit. Impertinence et désinvolture sont les maîtres mots d’un jeu qui s’accommode très bien d’une mise en scène sans costume ni accessoire mais repose essentiellement sur la gouaille nonchalante des comédiens. Tout cela fonctionne gaiement, avec rythme et ironie, jusqu’à une rupture inattendue, au milieu de la représentation. Dans un coup de vent théâtral, la troupe abrège soudain l’histoire, résume la fin en cinq minutes et laisse le décor se métamorphoser dans une deuxième partie qui casse complètement le quatrième mur et prend Le roi Lear comme prétexte à une foule d’interrogations, les comédiens laissant tomber leurs personnages pour redevenir eux-mêmes et confronter la matière shakespearienne à leurs propres dilemmes

existentiels.

Le canapé géant se transforme alors en sièges individuels, les acteurs consommant des nouilles lyophilisées, et regardant, comme on s’abrutit devant la télé, leurs congénères se dépatouiller avec leurs questionnements. Ingénieuse idée que cette bifurcation dramaturgique sauf que, cette deuxième partie manque cruellement de structure, de cadence, de cohérence. On a l’impression d’assister à des ébauches d’improvisations jetées en vrac. Divagations décousues sur l’hypocrisie de la politique, la lâcheté de l’homme, les contradictions de la paternité, l’innocence des enfants. A force de déconstruire, la pièce finit par nous perdre en route. On reste séduit néanmoins par le souffle collectif de cette équipe qui n’a pas eu peur de triturer la matière avec une salutaire insolence, maltraiter sa langue avec feu pour la faire résonner avec les désillusions de sa propre génération.

Du 20 au 24 novembre au Manège, Mons. Du 26 au 30 novembre au Théâtre de Liège.

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