Moscou a convaincu Kiev de geler son «deal» avec l’Europe

Après avoir lamentablement perdu son match contre la France, l’Ukraine a-t-elle perdu l’Europe ? Cela y ressemble furieusement. L’ex-président polonais Aleksander Kwasniewski a en tout cas sifflé la fin de la partie, ce jeudi, en fin de journée. L’accord d’association avec l’Union européenne et son ambitieux volet de libre-échange, négocié depuis des mois et auquel les plus hautes autorités de Kiev avaient juré adhérer, « ne sera pas signé à Vilnius », a dit l’émissaire européen. Lequel, avec son compère l’ex-résident irlandais du Parlement européen Pat Cox, aura tenté jusqu’au bout, encore hier à Kiev, de vaincre les soudaines réticences du président ukrainien Viktor Ianoukovitch.

Les Lituaniens, qui assurent jusqu’à la fin de l’année la présidence tournante des travaux de l’UE, voient ainsi s’effondrer leur rêve de couronner leur semestre par un succès à Vilnius. Un dîner était prévu jeudi soir de la semaine prochaine dans le faste du Palais des Grands ducs de la capitale lituanienne, avant la signature de l’accord, le lendemain en grande pompe, par les chefs d’Etat ou de gouvernement des 28 pays membres de l’Union réunis avec leur homologue ukrainien. Plus personne n’y croyait, hier soir. « Notre mission s’achève. Il est dommage qu’elle s’achève sans finale sous forme de signature d’un accord », a déploré Kwasniewski.

Un rapport Cox-Kwasniewski était attendu la semaine prochaine, qui devait éclairer les Vingt-Huit sur l’état de préparation de l’Ukraine et sur les réponses apportées par Kiev aux exigences pendantes de l’UE – au premier rang desquelles la fin d’une « justice politique », dont fait les frais l’opposante nº1 au président, l’ex-Premier ministre Ioulia Timochenko, aux arrêts.

Après deux heures de « flottement », les responsables de l’Union à Bruxelles ont également pris acte de la mort clinique du projet. « C’est une déception, pas seulement pour l’UE mais, nous le pensons, pour le peuple ukrainien », a indiqué la cheffe de la diplomatie européenne Catherine Ashton. Le commissaire européen en charge de la politique de voisinage Stefan Füle « regrette » : « de nombreuses opportunités pour le pays et la population vont maintenant être reportées ».

En fin d’après-midi de cette journée échevelée, Füle avait déjà annoncé qu’il renonçait à un nouveau déplacement à Kiev, annoncé à midi pour tenter de sauver l’accord in extremis. Preuve, disait en milieu de journée son entourage, qu’on y croyait encore… Mais en tout début d’après-midi, le Premier ministre ukrainien annonçait à Kiev la signature d’un décret ordonnant de « suspendre le processus de préparation de l’accord ». A la stupéfaction du ministre lituanien des Affaires étrangères Linas Linkevicius qui, en présence de journalistes réunis à Bruxelles par l’Association de la presse internationale pour discourir sur le « partenariat oriental de l’UE », apprenait en direct la suite des événements… Le début de la fin du projet s’était dessiné dès la matinée, lorsque le Parlement ukrainien, dominé par le parti du président, avait rejeté plusieurs propositions de lois qui auraient permis à Ioulia Timochenko d’aller se faire soigner en Allemagne.

Kiev a même tenté hier d’impliquer la Russie dans son dialogue avec l’UE. « Personne ne peut intervenir dans un dialogue bilatéral comme cela », a répliqué Linkevicius. Le décret du Premier ministre ukrainien, signé au lendemain d’une rencontre avec son homologue russe, invoque une décision prise pour « assurer la sécurité nationale, relancer les relations économiques avec la Russie et préparer le marché intérieur » à la concurrence européenne.

Les puissants arguments sonnants et trébuchants de Moscou l’ont donc emporté – une nouvelle plume au chapeau du Krelin, qui avait déjà réussi cet été à « empêcher » une attaque US contre son allié à Damas. Kwasniewski ne s’en cache pas : la volte-face ukrainienne est le résultat d’une « pression très brutale de Moscou, aussi bien médiatique qu’économique ». Or, estime l’ex-président polonais, c’était « une grande bataille géopolitique, une bataille pour l’avenir du continent européen ». Une bataille que Moscou s’était juré de ne pas perdre…