Au commencement était l’autrice

Après une 1re édition parisienne, le marathon des autrices s’organise à Bruxelles du 13 au 14 décembre. Pendant 24h non-stop, 72 extraits de textes de femmes seront lus. Le but ? Répondre à l’argument de toute personne qui, à la question « pourquoi y a-t-il si peu de textes de femmes joués sur nos scènes » , rétorque que c’est parce qu’il en existe peu. Et de fait, leur visibilité n’est pas toujours assurée : en Belgique, sur l’ensemble des textes portés à la scène, 72 % sont écrits par des hommes.

L’occasion aussi de rectifier un malentendu très répandu : non, autrice n’est pas une faute de français. Ce n’est pas un néologisme non plus, tant s’en faut. Dans « Histoire d’autrice, de l’époque latine à nos jours », Aurore Evain, elle-même autrice – entre autres choses – explique que ce féminin puise même sa légitimité terminologique dans une histoire aussi longue que passionnante.

L’objectivité de l’Académie Française

Dérivé de auctrix, féminin latin de auctor, le mot autrice s’est épanoui dans l’usage et la littérature jusqu’au 17e siècle. À cette époque, le métier d’auteur devient hype et donc trop prestigieux pour une femme. Son féminin doit disparaître : la guerre au mot autrice est déclarée. C’est le début des règles et interdits quant à l’usage des bons et des mauvais féminins. Pendant plus de trois siècles, au fil des dictionnaires, s’égrainera la liste des « il faut dire… il ne faut pas dire… ». Ainsi, l’Académie Française classe autrice et « auteuse » parmi les féminins qui « déchire[nt] absolument les oreilles ». Mais la proscription du mot autrice n’a jamais fait l’unanimité et, depuis une centaine d’années, malgré les rappels à l’ordre continuels de la part des opposants à la féminisation, les emplois d’autrice se multiplient en littérature, dans les revues savantes, dans la presse. Aujourd’hui, son retour dans l’usage est manifeste. Il réapparaît dans les dictionnaires de français (le Petit Robert depuis 1996 et Hachette depuis 2004) et même dans l’O.D.S (L’Officiel du Jeu Scrabble). Mais c’est surtout du côté des revues, des ouvrages scientifiques, des blogs internet, des « courriers des lecteurs » que fleurit ce féminin rebelle.

La langue de Molière bloquée des siècles en arrière

Ce n’est pas tant l’histoire du mot autrice qu’il faut retenir ici que ce qu’elle révèle sur notre société. La langue véhicule des valeurs et une vision du monde propre à la culture dans laquelle elle se développe. Loin de n’être qu’un débat stérile entre linguistes en manque d’action, la place du féminin dans la langue reflète donc l’évolution de notre société. Force est de constater que la nôtre n’a pas beaucoup progressé depuis que les grammairiens du 17e siècle ont imposé l’usage du masculin comme générique, marquant ainsi dans la langue la minorité des femmes. Aujourd’hui, alors qu’au Québec on emploie souvent les formes féminisées de certains métiers : une docteure, une professeure, une ambassadrice , l’Académie française les proscrit absolument. Notre langue est liée aux enjeux du temps. En un temps où les femmes accèdent à tous les secteurs d’activité et à tous les niveaux de responsabilité, la parité devrait aujourd’hui y trouver sa place.