Isabelle Durant: «On sent un désir de dialogue à Téhéran»

ENTRETIEN

Vice-présidente du Parlement européen, l’eurodéputée écologiste Isabelle Durant est rentrée mercredi d’une brève mission à Téhéran. Elle nous a confié ses impressions.

Comment cette mission s’est-elle décidée ?

Par trois fois, des initiatives du même genre avaient échoué, soit en raison d’un refus iranien soit parce que les réticences au sein du Parlement européen l’avaient emporté. Ce quatrième essai a été fructueux, je suis donc partie avec quatre autres députés, de tous les groupes sauf le PPE, qui craignait des manipulations. Il y avait sept ans qu’on n’avait plus fait une telle visite. Il s’agissait pour nous de rétablir le contact, après l’accord provisoire sur le nucléaire, avec des représentants officiels et la société civile, et en partant d’une priorité : les droits de l’homme.

Avec quels résultats ?

L’intérêt était d’établir un dialogue sur ces questions. Nous disposons certes des rapports des organisations compétences comme Amnesty et ils sont alarmants notamment pour ce qui concerne les exécutions, la répression contre les journalistes, l’interdiction des réseaux sociaux, etc. Mais les autorités n’ont pas refusé le dialogue pour autant qu’il s’établisse dans le respect mutuel. Nous avons discuté avec le président du Conseil des droits de l’homme, Javad Larijani. On a ainsi appris que si la peine de mort était retirée de l’arsenal pénal pour ce qui concerne le trafic de drogue – un problème majeur pour les Iraniens qui ont une immense frontière commune avec l’Afghanistan –, eh bien ! 80 % des exécutions seraient déjà évitées. La situation en Iran, avec le nouveau président Hassan Rohani, un réformiste, reste délicate car les conservateurs sont décidés à ne lui faire aucun cadeau.

Et du côté de la société civile ?

Ils admettent qu’il n’y a pas encore eu de changement sensible. Mais ils manifestent un grand espoir et nous ont demandé de les soutenir. L’UE ne doit pas ignorer cet appel. Les ambassadeurs européens sur place sont d’ailleurs d’avis, comme nous, qu’il faudrait ouvrir une délégation de l’Union à Téhéran. Nous avons rencontré les deux prix Sakharov 2012, l’avocate Nasrin Sotoudeh et le réalisateur Jafar Panahi. Ils sont enfin libres mais ne peuvent quitter le pays. Ils continuent à critiquer les violations des droits humains et nous ont remerciés d’être venus, ajoutant bien qu’on avait besoin de telles visites en Iran.

Ressent-on les sanctions ?

Beaucoup de monde souffre des sanctions internationales adoptées en raison du contentieux nucléaire. Les plus fragiles sont les plus affectés. Même les classes moyennes. On nous a dit que ces sanctions sont des atteintes aux droits de l’homme et on a évoqué devant nous un « double standard » en citant l’Arabie saoudite, notre grand allié, où les droits de l’homme – et de la femme ! – restent en effet plus que problématiques.

Avez-vous évoqué la Syrie, l’implication imposante de l’Iran dans ce conflit aux côtés du régime ?

Oui, nous en avons parlé avec Ali Akbar Rafsandjani, ex-président, ou Mohammad Zarif, ministre des Affaires étrangères. Mais dans ce dossier, ce sont toujours les mêmes réponses, du genre : « C’est aux Syriens à décider. » Un peu la langue de bois. Il semblerait que M. Rafsandjani avait critiqué l’attaque chimique du 21 août attribuée par d’aucuns au régime, mais il n’a pas voulu réitérer cette position devant nous.

Quelle conclusion globale tirez-vous du voyage ?

L’Iran est mal connu. On le voit comme une dictature islamique bête et méchante, or même si les problèmes de droits de l’homme demeurent préoccupants, il s’agit d’un énorme pays complexe de 80 millions d’habitants qui joue un rôle important dans la stabilité régionale. Les dirigeants sont décidés à appliquer l’accord nucléaire – même s’ils sont échaudés par le récent allongement de la liste des entreprises visées par le boycott américain. On sent une volonté de reprendre une place au sein de la communauté internationale et un désir de dialogue.