La semaine infernale de Bob Morane. Gilles Devindilis: «La pression est énorme!»

entretien

Gilles Devindilis découvre son premier Bob Morane, Le Samouraï aux mille soleils, en 1969. Lorsqu’il apprend en 2011 qu’Henri Vernes cherche à passer la main, il saisit sa chance avec succès puisqu’il publie par la suite la première trilogie de Duplication.

Avez-vous un roman préféré ?

Je ne peux pas choisir entre La couronne de Golconde (nº 33), L’Ombre Jaune  (nº 35), La revanche de l’Ombre Jaune (nº 37), Le châtiment de l’Ombre Jaune (nº 38) et Le retour de l’Ombre Jaune (nº 43) car c’est la première fois que Monsieur Ming, alias L’Ombre Jaune, apparaît.

Comment expliquez-vous que 60 ans après sa première parution Bob Morane provoque encore de l’intérêt ?

Le succès des romans d’Henri Vernes tient dans la richesse du monde de Bob Morane : rêve, aventure et exotisme sont au cœur de l’œuvre. Le lecteur est complètement dépaysé. Enfin, Henri Vernes a créé un personnage unique de la littérature populaire : Bob Morane, qui depuis 60 ans est la figure par excellence de l’homme honnête, droit et vertueux.

Est-ce que c’est difficile d’être le nouveau Henri Vernes ?

La pression est énorme ! Je me retrouve face à Henri Vernes, qui a vendu 40 millions de livres dans la francophonie, et une communauté de fans, qui compte plus de 1.000 membres. Je n’ai pas droit à l’erreur.

Comment gérez-vous cette pression ?

Je crois à mon projet de duplication, qui permet deux cycles temporels différents puisqu’il y a les aventures dans les années 50 et 60 mais aussi une histoire au XXIe siècle, et je sais qu’il y a toujours des lecteurs.

Quelles sont les libertés que vous vous êtes permises ?

Les premiers romans sont fidèles à l’univers de l’auteur. L’aventure se déroule dans les années 50, le texte est un texte à la Henri Vernes, etc. La seule nouveauté est la conscience moderne du héros. Dans les aventures au XXIe siècle, par contre, je vais prendre des libertés en développant notamment la psychologie des personnages. Le texte sera plus moderne, le ton plus dur, etc. Je me permets seulement d’insister sur le fait qu’il n’est pas question pour moi de dénaturer Bob Morane.

Qui pose les limites ?

Je dois prendre mes propres décisions car j’ai carte blanche de la part de l’éditeur.

Avez-vous le droit de créer de nouveaux personnages ?

J’ai le droit d’en créer de nouveaux mais aussi d’utiliser tous les personnages créés par Henri Vernes. Je n’ai aucune restriction là-dessus.

Dans les romans d’Henri Vernes, Bob Morane a toujours la trentaine. Est-ce que vous comptez lui donner un coup de vieux ?

Je suis incapable de répondre à cette question pour la simple raison que le faire vieillir, c’est le condamner. Contrairement à Henri Vernes, qui fait rarement allusion aux dates, mon premier roman, intitulé Duplication, débute le 16 décembre 1953 (date de sortie du premier Bob Morane) et Alerte à Londres, le troisième tome, se termine en 1954. Cette possibilité ne peut donc pas être écartée.

Vous avez insufflé de la modernité dans le personnage de Bob Morane mais qu’en est-il des dames ?

Je vais tenter de leur donner de l’épaisseur et de la maturité en les développant psychologiquement. Dans les œuvres d’Henri Vernes, les femmes sont souvent jeunes, belles, un peu naïves et secourues par Bob Morane. Les « démons femelles » comme les appelle le héros sont aussi présentes dans les romans.

Bob Morane s’est rendu aux quatre coins de la planète. Où aimeriez-vous l’envoyer ?

Je pense qu’il devrait visiter des planètes lointaines, hors du système solaire, accompagné par des équipes de scientifiques. Là, il reste de l’espace… beaucoup d’espace.

Est-ce qu’un projet à quatre mains pourrait voir le jour ?

J’accepterais volontiers si Henri Vernes me le proposait. Ce qui ne risque pas d’arriver car il n’a pas besoin de moi pour écrire un Bob Morane.

Combien de Bob Morane aimeriez-vous écrire ?

Henri Vernes disait : « Tant qu’on a des lecteurs on n’abandonne pas. »

Duplication 2/5

La voiture était une Chevrolet. Andy Priceton s’y engouffra, baissa la vitre pour laisser pénétrer la douceur de la nuit californienne, et sortit de l’allée pour se diriger vers la ville. À l’autre bout, la route serpentait dans la montagne et donnait accès au Mont Wilson, là où s’élevait l’observatoire, lieu mythique où des hommes hors du commun avaient, par leurs observations, échafaudé de retentissantes théories.

Andy se classait résolument parmi les privilégiés. Son travail lui permettait de faire partie des gens qui participaient activement aux avancées de la science. Bien sûr, il y avait le coût des missions. En ces temps de crise économique où beaucoup étaient rattrapés par la misère, la dépense engendrée par la recherche spatiale pouvait paraître déplacée. Des voix humanistes dénonçaient le gouffre financier que représentait la conquête de l’espace, arguant que les milliards de dollars qui lui étaient consacrés trouveraient meilleur usage dans la lutte contre la paupérisation. Les opposants répliquaient que ces dépenses se justifiaient par le besoin qu’avait l’homme de satisfaire son insatiable curiosité, la nature l’ayant doté d’un cerveau pour satisfaire cette curiosité. Qui plus est, les ressources terrestres s’épuisant à une vitesse exponentielle, il devenait urgent de se préoccuper d’en exploiter de nouvelles.

Priceton laissa de côté ce débat sans fin et alluma l’autoradio. Un air languide aux intonations folk monta des haut-parleurs, ce qui eut pour effet de gommer définitivement sa culpabilité. L’ambiance particulièrement douce de ce début de nuit invitait d’ailleurs à tout autre chose qu’à broyer du noir, et la senteur des pins à pignons et des genévriers, rehaussée du musc des chênes de Californie, envahissait délicieusement l’habitacle, même si, de temps à autre, un relent âcre des incendies ayant meurtri la région s’y mêlait. Le cri déchirant qui résonna alors, en provenance du sous-bois, n’en fut que plus saisissant. L’angoisse qui s’empara d’Andy Priceton fut telle que la Chevrolet risqua une embardée.

Le technicien redressa le volant, coupa la radio d’un geste prompt tout en lâchant l’accélérateur.

— Bon sang ! murmura-t-il. C’était quoi, ce cri ?

Le lynx ne rôdant plus depuis belle lurette sur les hauteurs de Pasadena, quel animal avait bien pu hurler de la sorte ? Ou alors, quelqu’un venait-il de se faire égorger en criant à l’agonie ? Car c’était bien à cela que faisait songer cet épouvantable hurlement.

Priceton laissa la voiture dévaler la pente sur sa lancée et tenta d’apercevoir quelque chose au-delà des vitres, mais en dehors du double cône dessiné par les phares, il n’y voyait pratiquement rien. La sérénité de la nuit avait maintenant cédé la place à une certaine inquiétude qui, de manière insidieuse, persistait à lui nouer l’estomac, et, s’il apercevait toujours le ciel étoilé à travers la trouée des arbres, ces mêmes arbres dessinaient désormais des ombres griffues, fantomatiques.

Un deuxième cri retentit, plus éloigné, ce qui poussa le jeune cadre à réamorcer brutalement les gaz. Il n’était pas une poule mouillée, mais, sans qu’il se l’explique, il avait hâte de laisser derrière lui cette forêt devenue anormalement sinistre, une forêt qu’il traversait pourtant depuis des années sans qu’elle n’eût jamais présenté la moindre menace. Tout cela ne serait sans doute plus qu’un souvenir idiot dont il rirait, lorsqu’il aurait retrouvé son sang-froid, ce qui ne pouvait tarder.

La voiture fit un bond et amorça une montée à laquelle, passé un virage serré, succéda une ligne droite. À une centaine de mètres, Priceton repéra immédiatement les feux warning d’un véhicule immobilisé en travers de la chaussée et près duquel la Chevrolet vint s’arrêter.

— Allons, mon vieux Andy, secoue-toi..., murmura-t-il. Quelqu’un lui fit un signe de la main auquel il répondit :

— Besoin d’aide ? proposa-t-il en passant la tête par la vitre.

(à suivre)

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