Stromae: «Le danger est de croire que demain tu peux tout faire»

Face à la folie qui entoure Stromae, son album et ses vidéos, il fallait prendre le temps de se poser et lui donner, au calme, la parole. Le laisser ensuite donner ses concerts. Avant qu’il ne disparaisse.

La firme de disques nous avait dit : « Pas d’interview ! ». Le manager nous avait rappelé que le planning de Paul était ultra-chargé. Le tour manager nous confirme qu’il peut trouver quinze minutes dans l’emploi du temps du chanteur, en cet après-midi rémois. Arrive Paul, toujours aussi détendu, souriant, poli, affable, à la fois drôle et sérieux. On s’installe et on oublie le temps. Personne ne vient nous déranger. On peut, au calme, revenir sur tout ce qui s’est passé le concernant depuis le mois d’août et la sortie du disque, Racine Carrée. Le disque phénomène de l’année 2013.

Il paraît que la promo, les interviews, tout ça, c’est terminé ?

Non, c’est fini. C’est une exception, là. En francophonie, c’est bon là, on a gavé les gens. Ils savent que l’album est sorti, je crois. On a compris. Si ce n’est pour un nouveau single, peut-être. Notre ligne directrice est plutôt maintenant de nous concentrer sur les autres territoires.

La crainte du backlash, du retour de manivelle dû à un trop-plein de Stromae, qu’on sent déjà sur les réseaux sociaux, est-elle réelle ?

Tout à fait. J’en parlais déjà début septembre au JT d’RTL. Ça commençait déjà à se sentir. Mais c’est différent d’un pays à l’autre. En France, c’est comme si on découvrait que je faisais de la musique, autre chose qu’« Alors on danse ». En Belgique, on savait. Mes chers compatriotes connaissaient mon premier album. Maintenant, le succès du projet est encore plus gros que le précédent. Mais on n’est jamais à l’abri de dégoûter les gens, de donner envie de gerber. C’est sûr. Je dis tout le temps à Dimitri, mon manager, il faut arrêter maintenant là, c’est bon. Concentrons-nous sur la scène et sur les pays où on ne me connaît pas. Il y en a encore plein.

C’est bien de vouloir lever le pied côté promo mais comment justifier alors la prestation au « Grand Journal » de Canal + dont la vidéo du déboublement féminin, pour « Tous les mêmes », a une fois de plus fait le buzz ?

Ils m’avaient invité une première fois pour la sortie de l’album. J’y avais chanté « Papaoutai » avec les danseurs du clip. Ils m’ont dit gentiment qu’ils voulaient que je revienne avant la fin de l’année. On ne savait pas encore pourquoi. Puis ils se sont souvenus de la leçon de « Tous les mêmes » sortie sur internet le jour de la Saint-Valentin. Ils étaient en contact avec mon directeur artistique. Il était question de sortir le titre en single. Donc, voilà. Ils m’ont proposé de venir avec mon double, ma moitié. C’est en discutant avec eux qu’on a trouvé cette idée que tout se passait dans ma tête plutôt que de venir présenter ma copine. Je suis donc venu présenter ma partie masculine et ma partie féminine.

Techniquement, c’était parfait…

Oui, ils ont fait un super-travail. Ça a pris du temps. J’ai joué les deux personnes. Avec une doublure pour certains plans. Après, il y a des effets quand les deux deviennent un. J’ai pu leur faire confiance. Ce sont des pros, ils savent ce qu’ils font. Ils décrivent. C’est un peu la même façon de fonctionner quand on fait des leçons ou des clips. Ce sont les mêmes brainstormings, sauf qu’eux ont plus de bouteille que nous.

Du coup, on a eu un nouveau buzz. Il s’agit vraiment d’une nouvelle façon de communiquer qui va influencer plein d’artistes qui ne penseront plus qu’en terme de buzz. Il ne faudrait pas que cela devienne systématique non plus…

On adore utiliser le terme buzz aujourd’hui. Que ce soit à la télé ou sur internet, ça revient à la même chose. C’est juste un clip en fait, une mise en scène. C’est comme un spectacle mais avec les moyens qui nous sont donnés en 2013. C’est certain que je ne vais pas refaire un clip comme dans les années 90 mais l’envie est juste de créer. Un morceau est fait et on va juste essayer de lui trouver un visuel, un univers qui colle. Comme on l’a toujours fait. On n’a rien inventé du tout en fait. Ça commence à ressembler à de la surenchère là. À un moment, ça casse les pieds. À vouloir toujours surenchérir, tu finis par faire n’importe quoi à la fin.

Revenons à ce fameux 27 septembre, sur la Grand’Place, avec une presse flamande et francophone qui a applaudi aux phrases en néerlandais… On parle d’une nouvelle Belgique, associant Stromae et les Diables Rouges, en soutien du gouvernement d’Elio Di Rupo face à la NVA et à l’échéance électorale du 25 mai 2014. N’y a-t-il pas un peu danger de manipulation ?

Je suis citoyen belge… À la base, je ne suis pas politicien. Moi je fais de la musique. Je n’ai pas lu tout ce qui a été écrit là-dessus, cette histoire de récupération… Mais c’est le principe même de la politique, je crois. C’est un phénomène tout à fait normal. Il y a des bons partout, des pourris partout. Je n’ai pas d’avis là-dessus. Moi, je fais ma musique, je ne vais pas commencer à aller débattre sur ce sujet. Je remercie le public d’avoir fait en sorte que ce disque soit un succès. Et quelque part, c’est logique qu’il y ait récupération. L’album a marqué un moment, a marqué des vies, donc je ne peux pas en vouloir qu’il soit récupéré, réutilisé…

Kompany – Stromae, même combat tout de même, non ?

J’ai entendu dire qu’à la NVA, on avait critiqué mon accent, non ? Que d’autres trouvaient que je n’aurais pas dû parler français et néerlandais. Moi, je n’ai pas envie de me mêler de ces choses-là. Il y a pire dans la vie… Si tu te mêles de ça, t’arrives plus à en sortir, je pense. La politique, c’est pour la maison et ça doit rester à la maison. Après, qu’on m’utilise, ça a toujours existé, non ? Alors, oui, il y a une échéance l’an prochain mais j’essaie de garder une distance par rapport à ça. Je sais qu’on dit que la politique c’est la vie et la vie, la politique mais au final, j’essaie de faire mon métier qui n’est pas de diriger un pays. On va leur demander donc à eux, les politiques, de faire leur métier. Moi je fais le mien du mieux que je peux. Donc, chers politiciens, si je puis me permettre, nous, on vous demande simplement de donner à manger aux gens.

On parle de phénomène musical, de phénomène social, de phénomène économique. Stromae vend plus en France que Daft Punk. Bravo. Comment garder les pieds sur terre face à toute cette excitation, ces louanges…

Je ne sais pas quelle est la définition exacte du mot phénomène. Le terme qui me gêne le plus – et je l’ai lu me concernant – c’est génie. Star, génie et artiste, ce sont les termes qui me gênent le plus. Oui, c’est un phénomène le fait que les gens se ruent autant sur ce disque mais après, je trouve que ces termes déshumanisent complètement. Et ce n’est pas de la fausse modestie ni de l’hypocrisie. C’est complètement sincère. Ce sont ces termes qui rendent malade. Je te l’ai déjà dit que star n’est pas un métier. On en a déjà parlé plusieurs fois. Le terme génie est propre à notre époque et c’est très mauvais pour la santé. C’est un super beau compliment mais ça me fait peur. Pour moi, tout revient simplement à une équipe de gens qui ont eu une vision de ce qui était le monde pour eux à ce moment-là. OK, j’ai dirigé moi-même la majorité de ce qui se trouve dans l’album mais il y a malgré tout beaucoup d’intervenants autour. Ces idées de musique et de graphisme, ça s’est appelé Racine Carrée et les gens ont décidé d’adhérer. Mais ça n’a rien à voir avec ma personne. C’est un moment, des conditions, une situation, une époque… qui font que… C’est ça, je pense.

Adamo a vécu la même chose il y a cinquante ans. Ce serait intéressant d’échanger vos impressions…

On ne s’est jamais parlé mais moi je suis déjà impressionné par sa simplicité. Je n’ai appris que récemment l’ampleur de sa carrière. On ne s’en rend pas toujours compte, surtout quand on est de la génération bien après. C’est fou le nombre de pays qui connaissent ses chansons. Ça m’impressionne beaucoup.

Comment réagit-on face à un tel déchaînement, une telle excitation ?

Le danger est de croire que demain tu peux tout faire. C’est ce qui me fait peur. Le tourbillon est tellement gigantesque que je sens que j’aurai besoin de bien disparaître… Je crois que ça me fera du bien et que ça fera aussi du bien à certaines personnes que je la ferme un peu. Ça fera du bien à tout le monde… Pour mieux revenir après, j’espère.

Les dates de concerts en salle s’accumulent. Les festivals d’été doivent certainement déjà se battre pour avoir Stromae à leur affiche. Comment choisir ?

Je fais confiance aux gens dont c’est le métier, l’agence Auguri en France et Live Nation en Belgique. L’idée est comment faire assez et pas trop. Je ne sais pas si c’est une bonne idée d’en faire. Je n’ai pas la réponse à cette question. Je te l’aurais donnée sinon. Si tu fais tous les festivals, tu donnes juste envie de vomir. Si t’en fais un, tu te mets les autres à dos. Et puis en Belgique, si t’en fais en Flandre et pas en Wallonie, ou l’inverse, ça crée aussi des problèmes. Voilà quoi. C’est un peu de la politique mais en musique. Ce sont des choix à faire ensemble avec mes agents. Des fois je suis perdu, j’avoue. On verra… On peut aussi se demander s’il faut faire des festivals alors que le Palais 12 est presque complet un an à l’avance. Voilà. Ce sont des questions et des choix, des problèmes de riche. Il y a pire dans la vie.