«Une société éthique mais déconnectée»

Zora. C’est le nom de ce petit robot humanoïde qui aide depuis quelques semaines à la revalidation, la détection de chutes et l’animation des pensionnaires d’une maison de repos d’Ostende, De Boarebreker. Ce pourrait être un gadget. Ce n’en est pas un. Au Japon où 20 % de la population a plus de 65 ans, le recours à ces robots devient fréquent pour assister les aînés. La vieillesse confiée à la machine.

Zora nous a donné l’idée de cet entretien avec Marc Hunyadi qui place la relation homme-robot au centre de ses travaux. Le philosophe de l’UCL écrit en ce moment un essai intitulé La Tragédie morale de notre temps où il dépeint un monde envahi par la norme éthique, mais incapable de réfléchir à son mode de vie. Comme si l’homme vivait de plus en plus « hors-sol ». Un robot ?

« La Tragédie morale de notre temps ». Pourquoi ce titre ? Pourquoi en 2014 ?

C’est un diagnostic d’époque. Au-delà des grands problèmes de nos sociétés (chômage, inégalités, souffrance au travail), une chose fondamentale me frappe. D’un côté, l’éthique s’immisce partout. Il n’y a jamais eu autant de normes éthiques à respecter : du politiquement correct aux règles de non-discrimination, de l’antiracisme au respect des personnes… Tous nos comportements sont normés éthiquement, sans doute comme jamais auparavant. L’éthique est omniprésente : chartes, comités, commissions éthiques, on n’a que ce mot-là à la bouche. Mais d’un autre côté, nous sommes devenus incapables de critiquer, de prendre position éthiquement face au monde dans son ensemble, face aux modes de vie qui nous sont imposés, notamment par les techno-sciences et les systèmes économiques. Notre mode de vie, nous ne pouvons plus le critiquer du point de vue d’une éthique globale. Nous ne disposons plus d’une telle éthique. Nous ne pouvons plus dire « ceci est bon » ou « ceci est mauvais ». Nous construisons donc un monde qui est éthiquement correct, mais qui pourrait en même temps se révéler globalement détestable. Le contrôle éthique de détail s’accompagne d’une impuissance critique générale.

Vous parlez d’« impuissance critique ». Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi venu d’une révolution culturelle qui avait pour slogan « Il est interdit d’interdire », nous n’osons plus dire non ?

Discerner les raisons qui ont conduit à cette situation est très complexe. Mais on peut constater que l’éthique du comportement individuel, du respect des droits qui est au cœur de notre éthique des Droits de l’Homme, est née en même temps que le capitalisme industriel. Il y a une co-originarité des deux phénomènes qui est frappante. Tout se passe comme si l’un renforçait l’autre, comme si l’un servait l’autre : on met en avant cette éthique des droits individuels, mais fondamentalement c’est pour mieux laisser faire le système.

Vous pointez les techno-sciences, les robots. Si l’on vous suit bien, l’omniprésence des nouvelles technologies dans nos vies s’inscrit dans la continuité de ce constat ?

Oui, c’est très caractéristique. L’arrivée toute récente d’un robot enseignant la gymnastique dans une maison de repos ostendaise constitue un excellent exemple. On se préoccupe de sa correction éthique : qu’il ne fera pas de mal, qu’il est sécurisé, qu’il protège les données personnelles, etc. Mais qui voit qu’il s’agit là de nous accoutumer à la présence des robots ? Que de proche en proche, on nous prépare un mode de vie où nous aurons pour interlocuteur des cerveaux programmés, comme on a déjà des voix préenregistrées ? Autrement dit, on se préoccupe de la correction éthique des robots, mais on ne s’interroge pas sur le mode de vie qu’induit l’omniprésence de robots dans notre société. Voulons-nous un monde peuplé de robots ? Voulons-nous qu’une grande partie de nos interactions se passe avec des androïdes ? C’est une question qui n’est à l’agenda d’aucune commission d’éthique. Nous sommes éthiquement impuissants face à cette question générale, ce qui a pour conséquence directe que ce sont les industriels qui vont déterminer notre mode de vie…

Où est la limite, le point d’équilibre ?

Aucune machine n’est éthiquement neutre. Utiliser un robot aspirateur nous débarrasse bien sûr d’une corvée. Mais même là, ce n’est pas si simple. Ces corvées participent en réalité à notre rapport au monde, à notre environnement. Imaginons que toutes les tâches ménagères soient supprimées : quel type d’humain fabriquerions-nous ? Des humains déconnectés, qui n’ont plus à lutter contre l’usure, la salissure ou le dépérissement des choses ? Ce serait une sorte d’humain hors-sol…

Alors comment reconnecter l’homme à son environnement ?

Je ne veux pas d’un retour en arrière. Je ne suis pas contre les robots. Le mal moral ne consiste pas dans la technologie ou les robots. Mais dans le fait que ces évolutions se font sans réflexion, sans qu’on y prenne garde, sans qu’on se rende compte de ce qui est en jeu. L’irréflexion, la politique du fait accompli, voilà le mal moral. Regardez : d’un côté, les posthumanistes prônent l’immortalité de l’homme grâce aux différentes technologies et aux sciences dites convergentes. De l’autre, on abandonne nos vieux aux machines car on ne sait pas quoi en faire. Voilà l’irréflexion ! C’est probablement un peu utopique, mais je crois qu’il faudrait une sorte d’ONU des modes de vie… Un lieu où l’on débattrait de questions éthiques fondamentales, questions qui sont actuellement occultées par l’éthique que l’on invoque tant. Laquelle, je le répète, concerne les droits et du respect des personnes mais interdit que l’on se pose la question sur le mode de vie en tant que tel.

Ce constat n’est-il pas aussi le résultat de la perte de puissance de la religion, de la mise en veilleuse d’un phare spirituel qui ramène à tout moment chacun à sa conscience ?

Il ne s’agit pas de réenchanter le monde par la religion ! Je le répète : je ne suis pas contre ces développements. Je suis contre le fait qu’ils s’imposent à nous sans réflexion, et sous la pression du capitalisme financier. La question est de savoir comment faire pour que les acteurs sociaux reprennent le pouvoir normatif sur les modes de vie dont ils ont été dépossédés.

Pour le philosophe que vous êtes, écrire cet essai peut-il amorcer une remise en question de notre manière d’aborder le monde ? Je pense au succès du livre de Stéphane Hessel, « Indignez-vous », qui revendique le droit à la contestation…

Je n’ai pas cette prétention ! A chacun son travail : le mien consiste à réfléchir à l’éthique de notre temps. Par mon travail académique, je lis beaucoup la littérature spécialisée. Et je suis très frappé par l’espèce d’aveuglement de l’éthique contemporaine, de l’éthique libérale notamment, qui se concentre sur les questions de justice. Je ne dis pas qu’elles ne sont pas importantes, bien sûr, mais je dis que cet intérêt exclusif est une manière sophistiquée de passer sous silence les questions éthiques fondamentales. Le libéralisme s’accommode de tout, pourvu que ses principes individualistes fondamentaux soient respectés. On pourrait vivre dans une société parfaitement juste d’un point de vue libéral, mais parfaitement détestable d’un point de vue existentiel ! Les deux choses sont compatibles, voilà la tragédie.