Les jeunes Belges tiennent à l’unité de la Belgique

Flamand ou Wallon ? « Ni l’un ni l’autre. Bâtard, tu es ! » clame Stromae, symbole par excellence du regain de Belgitude que connaît notre pays depuis l’été 2013. Or, cette identité« bâtarde » à la belge, c’est bien celle que semble solliciter de plus en plus la jeune génération. Bien avant le déferlement Noir jaune rouge de cet été, Bernard Rimé, Professeur à l’UCL, spécialiste des questions de psychologie sociale, a dirigé dès 2011 une étude sur le sentiment national à travers les générations. Il vient de mettre un point final à ces recherches et de soumettre un article à une grande revue européenne de sociologie.

En exclusivité pour notre supplément spécial # 25, il nous livre ses résultats, éloquents. La grande conclusion de son travail ? La jeune génération s’identifie davantage à son pays que les générations précédentes. Et c’est particulièrement marquant du côté flamand, où les revendications nationalistes déclinent systématiquement chez les 18-28 ans.

La Flandre opprimée, un argument dépassé

Bernard Rimé et ses collègues, Pierre Bouchat (ex UCL, désormais ULB), Olivier Klein et Laurent Licata (tous deux de l’ULB) avaient pour point de départ deux hypothèses. Premièrement, les positions nationalistes devraient décliner de génération en génération dans une société de plus en plus connectée et globalisée, ce qui est particulièrement intégré par la « génération Y ». Ensuite, les chercheurs avaient émis l’hypothèse d’un déclin plus important chez les jeunes flamands, puisqu’ils n’ont jamais connu cette Flandre pauvre et opprimée qui a fomenté les mouvements nationalistes au Nord du pays. Et les chiffres obtenus sur un échantillon de 2700 personnes, équitablement réparties selon les communautés et les âges, confirment largement ces hypothèses. Trois générations ont été distinguées : les 18-28 ans, les 29-53 ans et les 54 ans et plus. Bien sûr, l’identification à la Belgique reste plus importante du côté francophone. Et les jeunes Flamands continuent de placer la Flandre devant la Belgique quand ils doivent définir leur identité.

Mais, et c’est ce que souligne le psychologue avec force, cette identification à leur région s’érode dans la jeune génération du Nord du pays tandis que la place de la Belgique, elle, ne cesse de croître. Le directeur de l’étude n’est pas naïf : « Je pense que l’histoire va encore peser pendant un moment mais les chiffres montrent clairement un déclin des revendications nationalistes dans la jeune génération. Et je pense que plus on va avancer dans le temps, moins ces revendications vont se marquer, car la mémoire collective des Flamands est de moins en moins celle d’un peuple douloureux. Actuellement, on a encore une génération d’adultes qui donne le ton, mais quand cette génération-là sera passée, pour quelles raisons les jeunes Flamands continueraient-ils à se plaindre et à transmettre à leurs enfants des valeurs nationalistes ? ».

Le panel de l’enquête compte d’ailleurs une proportion importante de votants NVA. Mais la moyenne d’âge des personnes interrogées pour l’enquête et supportant des partis nationalistes, qui s’élève à 41,6 ans, est plus élevée que l’âge moyen de ceux sollicitant des partis traditionnels (37,18 ans) et, surtout des électeurs de Groen ou d’Ecolo, qui ont, en moyenne 32,8 ans ! Le nationalisme flamand, qu’il se traduise dans les réponses au questionnaire de la présente étude ou via les orientations de vote des personnes interrogées, semble donc être davantage l’affaire des deux générations antérieures et nettement moins séduire les plus jeunes.

Pour que le gouvernement soit davantage unifié

La préoccupation pour le conflit linguistique s’amenuise aussi fortement chez les jeunes Flamands, passant d’un intérêt de 3,2 sur une échelle de 1 (« pas du tout ») à 5 (« très fort »), pour les plus de 54 ans à 2,71 chez les jeunes. C’est que la jeune génération n’identifie plus aussi clairement l’origine de ce conflit que ses aînés, étant moins marquée par un passé douloureux qu’elle n’a pas connu. Cela se traduit alors dans les attitudes des 18-28 vis-à-vis de l’autre communauté : alors que les positions de distanciation sont de moins en moins souhaitées, la conciliation entre Nord et Sud du pays est davantage prônée par les jeunes.

Plus inattendues sont les réponses données à la question de l’avenir du pays. Les chercheurs donnaient trois possibilités : la séparation du pays en deux Etats indépendants, la fédéralisation accrue, à savoir une plus grande autonomie des régions avec un maintien de l’Etat fédéral, ou l’intégration accrue, c’est-à-dire la réunion des régions linguistiques « pour établir ensemble un gouvernement davantage unifié ». Si cette dernière proposition va complètement à rebours de la dernière réforme de l’Etat et de l’orientation que prennent nos politiques actuelles, elle a en réalité été largement plébiscitée. Sur une échelle de 1 à 7, les jeunes Flamands placent à 5 les perspectives d’une fédéralisation accrue, mais considèrent à 4,5 l’option d’une plus grande intégration. Un écart finalement assez réduit qui rapproche encore les jeunes Flamands de leurs homologues francophones qui, quant à eux, optent pour l’intégration à hauteur de 5,5 sur 7.

Pas une génération belgo-belgicaine pour la cause

Pour Bernard Rimé, tous ces chiffres reflètent un mouvement vers l’ouverture et le dialogue dans la jeune génération. Une génération belgo-belge prête à se battre pour l’unité de sa patrie ? Pas nécessairement non plus. D’une part, le chercheur rappelle le mouvement de globalisation de nos sociétés dont les jeunes sont particulièrement conscients : « La jeune génération bouge, fait des études partout dans le monde, est hyperconnectée. Or, en Belgique, on travaille complètement à rebours : alors qu’on mondialise et qu’on européanise tout, chez nous, on découpe tout ! » Ensuite, le psychologue pondère l’alarmisme ambiant autour des élections de mai 2014, dont les jeunes ne seraient pas dupes : « Je vois mal les jeunes se jeter dans l’arène pour des questions purement politiques. Par contre, s’il y avait une réelle menace, on verrait immédiatement la population sortir tous les drapeaux. C’est imparable. Mais nous sommes dans un contexte très pacifique. J’ai fait mes études à Leuven en plein dans le Walen Buiten. J’ai vu des intellectuels flamands jeter des pavés aux intellectuels francophones. On n’imaginerait plus une telle violence aujourd’hui ! »

La jeune génération n’est donc pas forcément belgo-belgicaine. Elle ne regrette pas la Belgique de papa. Elle cherche simplement à faire table rase du passé parfois venimeux des tensions entre communautés. Et, surtout, elle aspirerait même à une certaine simplification, qui lui apparaîtrait presque comme du bon sens : à l’heure de l’Europe et de la globalisation, pourquoi notre petit pays s’obstine-t-il à tout scinder en entités encore plus réduites et moins influentes ? Suivant cette logique, les revendications nationalistes perdent toute raison d’être. Le raisonnement est imparable. Et, si l’on en croit l’étude, il semble destiné à s’étendre de plus en plus dans les prochaines générations…