Pour les jeunes, le sexe n’est plus tabou

Les jeunes actrices du film Spring Breakers en bikini sur les affiches des abribus, la chanteuse de 21 ans Miley Cyrus dansant des positions sexuelles osées sur la scène des MTV Video Music Awards, la sextape de la star Kim Kardashian sur internet… Bref, le sexe est partout, sans tabous, à en faire rougir nos aînés.

À 25 ans, on est né dans une société qui se dit « libérée sexuellement ». Mais le sommes-nous vraiment ? Sommes-nous une génération entièrement décomplexée ? Il n’y a rien de plus difficile à objectiver qu’une chose aussi intime. Les études se suivent et se contredisent et il faut réussir à déchiffrer les principales tendances qui se dégagent derrière les déclarations des répondants aux enquêtes. Entre ce que je fais et ce que je dis, la différence peut être grande. Surtout en matière de sexe.

Le premier constat est indéniable : les jeunes femmes de 25 ans sont maintenant sur un pied d’égalité sexuelle avec les garçons. En soixante ans, l’âge médian du premier rapport est passé de 20 à 16 ans et l’écart entre les hommes et les femmes de 1 an à 3 mois. « L’âge n’a pratiquement pas baissé depuis 15 ans, mais la différence entre les garçons et les filles s’est fortement amenuisée, commente le sexologue Armand Lequeux, également docteur en médecine et gynécologie.  On peut imaginer qu’elle sera bientôt nulle. Quand on voit cette évolution, c’est une différence majeure par rapport aux autres générations. »

Autre changement : la masturbation féminine se banalise. Le nombre de jeunes filles qui avouent se masturber a presque doublé en 20 ans (+25 points). Selon une enquête de l’Institut français Ifop en 2013 (1), 63 % des femmes de 20-24 ans se seraient déjà masturbées. « C’est même devenu une norme pour une sexualité épanouie. Une femme de 25 ans qui ne s’est pas encore masturbée, si elle va consulter en sexologie, on va lui dire qu’il faut qu’elle le fasse. Le discours est de dire que si vous ne connaissez pas votre corps, vous n’aurez jamais d’épanouissement. » Et, si ce chiffre est élevé, c’est tout simplement parce que les jeunes femmes de 25 ans osent plus facilement en parler aujourd’hui. La masturbation n’est plus honteuse.

Côté rapports sexuels, les jeunes fricotent avec bien plus de partenaires que les générations précédentes. En moyenne, entre 15 et 29 ans, ils auraient passé la nuit, voir moins, avec six personnes différentes. Qu’on se le dise, les jeunes hommes ont tendance à gonfler les chiffres et les filles rechignent toujours à avouer le nombre de leurs partenaires sexuels réels. « C’est quelque chose qu’on remarque dans toutes les études. Les garçons notent toutes leurs partenaires, même les coups d’un soir, précise Armand Lequeux. Les filles ne citent que ceux qui ont compté. Il y a toujours une peur du regard des autres et cette image de fille facile reste présente. »

Une vision toujours un peu machiste qui ne correspond plus à la réalité. La virginité n’est clairement plus un symbole pour la majorité des jeunes femmes de 25 ans. Elle en devient même parfois gênante, à l’exception notable de certains milieux où la religion et la famille ont encore une grande influence.

Une influence observée par les acteurs de terrain. Au planning familial de Laeken, fréquenté notamment par une population d’origine maghrébine, les assistantes sociales et les psychologues remarquent que la question de la virginité reste importante. «  Ce sujet préoccupe celles qui viennent nous voir, confie Florence, psychologue. Beaucoup ont peur, elles se demandent si un homme qu’elles considèrent comme respectable voudra encore d’elles si elles ne sont plus vierges. Ces jeunes sont tiraillées entre deux cultures. Elles ont du mal à trouver leur place. » Et ce n’est pas le règne du porno roi, disponible 24 heures sur 24 en deux-trois clics, qui va les rassurer.

Pour la génération actuelle, visionner un porno relève presque du rite de passage obligé. Qu’on l’aime ou qu’on le fuie, il est partout et gratuit. Il est loin, le temps des magazines de papa cachés sous le matelas. Toujours selon l’enquête française Ifop, plus de deux tiers des garçons et près d’une fille sur trois âgés de 15 à 24 ans auraient déjà visité un site pornographique.

Une tendance à la hausse, le nombre d’hommes de 18-24 ans regardant du porno sur ces sites ayant augmenté de 30 points depuis 2006.

Une évolution qui se ressent dans les chambres à coucher. Les pratiques comme le sexe oral ou la pénétration anale se sont banalisées. Même si la différence entre la réalité et la fiction reste claire, inconsciemment, la pornographie amène un modèle de relation sexuelle. « Il y a une angoisse énorme de devoir coller à ce schéma, remarque la psychologue Florence. Même si on essaie d’expliquer que ce n’est pas la réalité. »

D’après Armand Lequeux, on ne peut pas mesurer concrètement les effets de la démocratisation du porno sur les relations sexuelles d’un jeune adulte. « En tout cas, ce qui est sûr, c’est que cela a influencé la mode de l’épilation pubienne. Mon premier métier, c’est d’être gynécologue, et en 20 ans, ça a considérablement changé. Il y a 35 ans, les femmes ne s’excusaient pas de leur toison. » Les jeunes sont plus libérés oui, mais peut-être enfermés dans un schéma, une projection du partenaire et d’une relation sexuelle idéale qui deviendrait une norme à suivre.

(1) Enquête de l’Institut français de l’opinion publique réalisée sur 1.021 jeunes de 15 à 24 ans vivant en France métropolitaine. (2) Enquête « Jeunes : Amour, Sexe et Respect » réalisée par la Mutualité socialiste en 2009 sur 1.032 jeunes Belges de 15 à 29 ans.