Les jeunes ne s’engagent plus

Centrés uniquement sur leurs problèmes, les jeunes de 25 ans ? Un cliché qui se confirme au niveau politique. Si une tribu d’irréductibles continue à perpétuer la tradition des aînés à leur manière (voir notre débat ci-dessous), le baromètre des tendances 2013 de Trendhuis, qui a interrogé 500 jeunes Belges, démontre que près de 70 % d’entre eux ne font pas confiance aux politiques. Un manque de confiance qui va de pair avec un désintérêt pour la politique et se concrétise par un faible engagement. Pour le politologue Min Reuchmaps (UCL), cette situation n’est cependant pas propre aux jeunes d’aujourd’hui : « On ne peut pas dire qu’ils s’engagent moins qu’avant. Mai68 représentait une très petite minorité des jeunes alors qu’on voit ça comme l’âge d’or. D’une manière générale, seul un tiers de la population s’intéresse à la politique. Il est vrai que plus l’âge augmente, plus on s’intéresse à ce domaine mais la différence n’est pas significative  ».

Les six représentants des mouvements jeunes des partis, qui ont participé à notre débat (voir ci-dessous), ne sont pas seuls au monde pour autant. En tout, les six grands mouvements jeunes des partis francophones comptabilisent à peu près 19.700 membres (mais attention : tous n’ont pas une carte de parti !) Les Jeunes MR sont les plus nombreux : ils seraient 9.000, soit le double des Jeunes socialistes. Des chiffres confirmés par le Baromètre social Wallon. On peut y lire que 42 % des jeunes wallons se disent proches des idées du parti de Charles Michel. Min Reuchamps voit deux raisons principales à cet engouement pour les libéraux : «  Cette popularité s’explique parce que la structure du mouvement est bien organisée et visible sur les campus. Et on ne peut pas dire que les idées du MR ne plaisent pas à un certain nombre de jeunes. La différence, c’est que le MR est le seul parti marqué à droite, il n’a pas de concurrence directe puisque les trois autres partis sont au centre ou au centre gauche ».

Quid des syndicats ? Le nombre d’affiliés à la CSC de moins de 25 ans atteint 26.000 personnes mais, Pierre Lebecq responsable national des jeunes CSC, tempère « On voit entre 150 et 200 militants jeunes actifs dans des comités en Wallonie et à Bruxelles. Avant, ils étaient plusieurs milliers. C’est moins évident qu’il y a trente ou quarante ans ». À la FGTB, ils seraient entre 12 et 15.000. Le porte-parole du syndicat libéral, Didier Seghin, abonde dans le même sens que la CSC : « Le syndicat n’est plus considéré comme un outil revendicatif, ni un contre-pouvoir, mais comme une organisation de services. Le militantisme a presque disparu. C’est la logique du monde moderne, les idéologies ont moins d’importance que par le passé ».

Il existe évidemment de nombreux autres canaux pour s’engager. Ainsi, un quart des bénévoles de Belgique, estimés à 1,5 million, seraient âgés de 25 à 34 ans. Mais, selon l’eurobaromètre 2013 de l’implication dans la vie démocratique, les jeunes participeraient davantage à des activités organisées par des clubs sportifs ou des associations de jeunesse, même si cela diminue au fil des tranches d’âge 15-19, 20-24 et 25-30. Parallèlement, l’implication dans une association locale ayant pour but d’améliorer la vie de la communauté passe de 8 chez les 15-19 à 21 % chez les 20-30 ans. Idem pour les associations actives dans le domaine environnemental, où l’implication passe de 9 à 10 puis 12 %, tandis que du côté des associations promouvant les droits de l’homme on passe de 10 à 15 % tant chez les 20-24 que chez les 25-30. Malgré tout, l’intérêt pour la politique semble se développer à cet âge : les 15-19 sont seulement 2 % à prendre part à des activités de ce type, tandis qu’ils sont 8 % chez les 20-24 et 14 % chez les 25-30.

Geoffrey Pleyers, professeur à l’UCL de sociologie des mouvements sociaux et de la globalisation souligne également l’ampleur des nombreuses initiatives citoyennes, impossibles à quantifier, mais pourtant constitutives selon lui d’une véritable « révolution culturelle ». Geoffrey Pleyers les appelle les « alter-activistes » : « les jeunes s’engagent mais ne veulent pas s’encarter dans un parti ou un organisme. L’engagement est plus individualisé : ce n’est pas de l’égoïsme, mais une volonté de rester maître de soi-même, de sa vie et donc de son engagement. C’est passionnant mais cela pose évidemment des questions de durabilité des mouvements ».

Autre (r)évolution capitale : l’entrée des réseaux sociaux sur la scène militante. « L’engagement s’exprime autant sur Facebook que dans la rue, avec le problème que certains pensent qu’en cliquant, ils sont déjà militants ». Si l’engagement traditionnel de type politique ou syndical semble donc peu présent dans la jeune génération, celle-ci se construit désormais de nouvelles façons de faire entendre sa voix.

Syndicaliste. «On me traite de sale gauchiste, mais j’assume»

Que ce soit un sifflet rouge, une clope ou des phrases chocs, Simon, 25 ans, a toujours quelque chose en bouche. Nous l’avons rencontré un matin de décembre, au cœur d’une manifestation devant le cabinet de la ministre de la Culture Fadila Laanan.

Avec ses camarades de la FGTB, il entendait dénoncer la nouvelle politique fiscale appliquée notamment sur les Aides à la promotion de l’emploi (APE). « Les politiques se mettent à attaquer le secteur non marchand et imposent des cotisations patronales sur un secteur qui manque cruellement de moyens », nous explique-t-il avec son accent liégeois. Un accent qu’il tient de son village natal, situé non loin de Verviers.

La FGTB et Simon, ce n’est pas une longue histoire. Il a rejoint le syndicat il y a cinq ans, juste avant la crise. « Je suis allé à la centrale des jeunes près de chez moi. J’avais déjà été voir des actions de désobéissance civile mais je ne connaissais personne au syndicat. J’ai été vraiment bien accueilli et je m’y suis fait pas mal d’amis. ». Depuis dix mois, il travaille en tant qu’assistant à la permanence des jeunes dans les bureaux de Verviers.

Rien ne prédestinait pourtant le jeune à rejoindre un syndicat de gauche. « Ce n’est pas du tout dans ma tradition familiale, c’est même plutôt l’inverse… J’avoue que parfois, c’est difficile : certains de mes amis me traitent de sale gauchiste mais j’assume. »

C’est certain qu’il ne manque pas d’assurance avec son K-way rouge et ses slogans alarmistes qu’il nous déballe au milieu des autres manifestants. « On est la seule génération qui va vivre plus pauvre que celle de ses parents », martèle-t-il. « Monica De Coninck, la ministre de l’Emploi, obtient ce que certains appellent de “bons résultats”. 55.000 chômeurs vont être exclus avec les réformes alors qu’il n’y a pas d’emploi. Tu trouves ça normal, toi ? ».

Les hommes et femmes politiques, principalement ceux qui se revendiquent de gauche, n’ont pas la cote auprès de Simon et de ses camarades. Pour lui, seule la FGTB a un réel projet de gauche avec une vision socialiste, Le PS l’aurait perdue. De quoi lui donner envie de se lancer en politique, histoire de faire bouger les choses ? On ne le saura pas, même si, en grattant un peu, il avoue avec un petit sourire en coin que « rien n’est impossible ».

Sa génération, il la voit plutôt léthargique. « Les jeunes d’aujourd’hui sont endormis par les médias et les nouvelles technologies. Surtout que les médias ne font que jouer sur l’émotion et sur les peurs. » Nous sommes interrompus par un homme qui en rajoute une couche sur les médias.

Simon jette quelques regards vers la foule, puis vers la police qui encadre la place.

Il pose, un peu timide, pour notre photographe puis tente de nous sensibiliser une dernière fois. « On n’a jamais eu un taux de suicide aussi élevé, ni vendu autant de Ferrari ! » Il rejoint le cœur de la manif, glissant quand même qu’il croit en un avenir meilleur pour les jeunes de vingt-cinq ans.

Politique. Entre clones de leurs aînés et jeunes clairvoyants

Ce sont les hommes et les femmes politiques de demain. Nos futurs décideurs, même si la plupart d’entre eux affirment avec conviction qu’ils ne comptent pas « faire carrière » en politique. Il n’empêche, depuis leur poste de président(e) d’un mouvement de jeunesse politique, ils s’engagent. La benjamine a tout juste 25 ans, tandis que les autres approchent de la trentaine, quand ils ne l’ont pas déjà accomplie. En tant que jeunes, ont-ils dès lors l’ambition de faire de la politique « autrement » ? Ou suivent-ils les traces de leurs prédécesseurs ? C’est ce qu’a cherché à savoir Le Soir en organisant un grand débat avec les présidents de six mouvements de jeunesse politique : les Jeunes MR, le Mouvement des Jeunes Socialistes, Ecolo-J, les Jeunes CDH, les Jeunes FDF et le Comac, l’organisation jeune du PTB.

Quand ils arrivent un mercredi soir, l’ambiance est détendue. En fait, ils se connaissent bien. S’ils ne débattent pas sur les plateaux télé, ils sont régulièrement invités à le faire dans des écoles, par exemple. La discussion commence calmement, mais le débat ne tarde pas à s’imposer. Et pour cause, nous commençons par aborder le chômage des jeunes. Or, sur le terrain socio-économique, le clivage gauche-droite est, sans surprises, très affirmé. Tout au long du débat, l’opposition la plus forte se fera entre les deux jeunes femmes, aussi éloignées autour de la table – aux deux extrêmes de la diagonale – que sur l’échiquier politique : Lora Nivesse est présidente des Jeunes MR, Aurélie Decoene, du Comac. Quoique dans des styles différents, elles croisent le fer avec virulence. Lora Nivesse, brillante juriste, appuie ses positions à grand renfort de chiffres, place quelques piques, et n’hésite pas à exprimer ostensiblement son exaspération quand les arguments de ses adversaires lui déplaisent. Du côté du PTB, Aurélie Decoene ne fait pas de concessions, et use d’ironie pour démonter certains points de vue. Extrait choisi : lorsque Guillaume Le Mayeur, président d’Ecolo-J, et David Cordonnier, des Jeunes PS, se rejoignent pour proposer une réduction collective du temps de travail afin de mieux le partager, Lora Nivesse fulmine : « C’est un non-sens économique ! ». « Mais c’était un non-sens économique d’interdire le travail des enfants il y a 150 ans ! » rétorque Aurélie Decoene. Et ainsi de suite…

Sur le volet socio-économique, « il n’y a pas photo  » décryptera en fin de soirée notre politologue invité, Pierre Baudewyns (UCL) : fiscalité trop élevée, charges patronales trop lourdes, pièges à l’emploi, enseignement non adapté au marché du travail d’un côté et, en face, accaparement des richesses par une minorité, refus de toucher aux charges salariales qui alimentent la sécurité sociale, etc. « Sur le socio-économique, ils restent des calques de leurs aînés, analyse Pierre Baudewyns. Par contre, sur d’autres thèmes, ils me paraissaient parfois plus clairvoyants. »

L’écologie en est un. Jérôme De Mot, président des Jeunes FDF, résume l’esprit général : « Je pense que tous autour de cette table diront qu’il est primordial de prendre des mesures ! ». Sur les modalités, par contre, le débat retombe rapidement sur le socio-économique. Idem pour l’Europe. Si tous se disent résolument pour plus d’Europe, celle-ci prend des contours très différents entre le « bloc de gauche », comme le qualifie avec humour David Cordonnier, qui appelle à une Europe de la solidarité, aux antipodes de ce qu’elle est aujourd’hui, et Lora Nivesse (MR), pour un marché unique encore plus ouvert.

Dès lors, sur quels dossiers vont-ils plus loin que leurs partis ? Sur la question des drogues, tous semblent d’accord pour une légalisation des drogues douces et une dépénalisation de la consommation des drogues dures… Tous sauf le CDH, dont le nouveau président, Matthieu Morelle, admet qu’il n’y a pas de consensus. Et Guillaume Le Mayeur (ecolo-j) de lancer, en boutade : « J’aimerais une déclaration du CDH qui nous dirait qu’on a un consensus et sur une question qui n’est pas des moindres ! ».

Entre ambiance bon enfant, convictions fortes et tirs croisés, difficile de ne dégager qu’une seule conclusion de ce débat. Pour Pierre Baudewyns, une chose est claire : « s’ils ne sont pas tous élus un jour, j’ai du mal à comprendre ! Ils ont déjà l’assurance, une certaine posture, et des idées bien ancrées, qu’ils sont prêts à défendre bec et ongles ! ». Ils ne sont pas forcément très différents de leurs prédécesseurs, et le reconnaissent d’ailleurs volontiers. Pour Lora Nivesse, « on ne va pas réinventer l’eau chaude, juste pour le plaisir de dire autre chose, parce qu’on est jeune. Si je suis d’accord avec les positions de mon parti, ce n’est pas un hasard ». Guillaume Le Mayeur va même plus loin : « Autour de la table, on est tous engagés dans les arcanes de notre parti et on est donc déjà un peu des “petits grands”. Je pense que ça s’est ressenti dans nos discours ». Pierre Baudewyns n’est pas sorti de ce débat inquiété pour autant. Au contraire : « Je suis confiant. Cette jeunesse a une vraie capacité à poser des constats, des analyses et à proposer des solutions, même si elles sont parfois un peu classiques. Reste à voir dans quelle mesure une fois au pouvoir, ils arriveront à garder cette ligne de conduite, ce qui n’est pas toujours évident… »

Militant. «Activiste? Ce n’est pas mon job»

Arne, 25 ans, est coordinateur des bénévoles chez Greenpeace Belgique. C’est son job. Dont il prend parfois congé pour aller dénoncer les forages de Shell en Arctique sur le circuit de Spa Francorchamps, en dehors de ses heures de travail donc. « Mon job n’est pas d’être activiste », explique-t-il. S’il distingue les deux, son emploi et ses actions sont bien au service d’une même cause : défendre l’environnement. Un combat particulièrement revendiqué par la jeune génération, même si tous ne sont pas activistes pour autant. Mais on ne naît pas activiste, on le devient… Démonstration.

Pour Arne, ce sont ses fréquentations qui ont peu à peu nourri son désir d’engagement. Durant ses études, il devient président de l’association des étudiants à Namur : « C’est à ce moment que j’ai pris conscience que c’est par les contre-pouvoirs qu’on acquiert les plus grands changements. » Pourtant, Arne n’exclut pas d’un jour passer par la politique, même si pour l’instant il privilégie l’associatif « pour ne pas faire tout le temps des compromis et pouvoir mener un combat à fond ». Désireux de s’engager, Arne a rapidement identifié l’environnement comme le combat le plus important à mener « pas pour sauver les animaux, mais plutôt pour combattre la pollution qui empêche plein de gens de vivre correctement ». D’où l’envie de s’investir dans une association internationale, même si Arne fait aussi partie de l’« Association des consommateurs responsables », une façon d’allier combat global et action locale : « L’un ne va pas sans l’autre. »

D’abord bénévole, Arne participe ensuite à des actions avant d’être employé chez Greenpeace : « Le principe de la désobéissance civile est nécessaire, mais il y a aussi un travail de fond à faire. Et quand on a une victoire, c’est génial. Par exemple, avec notre campagne “Detox”, nous avons réussi à ce que plusieurs chaînes de vêtements, comme Zara, H&M, et Levis, s’engagent à avoir une ligne de production qui respecte l’environnement d’ici 2020. Nous gagnons beaucoup de campagnes, mais pour l’instant nous perdons la plus importante : celle du climat. »