Ariel Sharon, le «bulldozer»

Sharon, expliquait l’analyste israélien Ben Kaspit, dans le quotidien Maariv en janvier 2001, est « un personnage à la fois archi-connu et énigmatique. Pour les uns, il personnifie le ''bel Israélien'', le sel du pays, le paysan combattant et patriote, le beau blond. Pour les autres, il incarne ce qu'Israël a de plus abject : la soif de sang, la culture de la force, l'irresponsabilité et la mégalomanie ». Ehoud Barak, ex-Premier ministre travailliste, voyait en lui tout à la fois « l'un des plus grands chefs militaires de notre histoire, un homme rare, très charmant, avec le sens de l'humour, un amoureux de musique classique et.... un extrémiste qui ne connaît aucune limite ».

« Arik » Sharon fut en tout cas un homme fait d'obstination, de convictions, d'obsessions. Et de refus. Nombreux d'ailleurs. Sharon vota contre la paix avec l'Egypte en 1979, contre le retrait partiel du Liban en 1985, contre la participation à la conférence de Madrid en 1991, contre les accords d'Oslo en 1993, contre la paix avec la Jordanie en 1994, contre l'accord d'Hébron promu par Netanyahou en 1997... Contre.

Tout cela par conviction. Pour la défense d'Israël. Un thème qui le mobilise, l'accapare. L'obsède. Qui le pousse à des déclarations parfois d'une incroyable franchise. Comme le 28 mai 1993 (il était dans l'opposition) au Yediot Aharonot: « Les termes « démocratie » ou « démocratique » sont totalement absents de la Déclaration d'indépendance. Ce n'est pas un hasard. Le sionisme n'est jamais venu apporter la démocratie, cela va de soi. Il était uniquement motivé par la création en Eretz-Israël (Terre d'Israël, ou Grand Israël) d'un Etat juif appartenant à tout le peuple juif et à lui seul. C'est pourquoi tout Juif de la diaspora a le droit d'immigrer en Israël et d'en devenir citoyen. (...) Existe-t-il de loi plus antidémocratique et discriminatoire que la Loi du Retour ? (...)»

Main de fer

Les Arabes ont expérimenté sa main de fer. Car ses convictions/obsessions l'ont poussé, toute sa carrière durant, à faire montre d'une apparente absence totale de scrupules pour arriver à ses fins. Quand, décelant en lui un militaire pugnace, ses supérieurs lui confient, en 1953, la création d'une brigade, l'« Unité 101 », dans le seul but de lancer des représailles contre les feddayins palestiniens qui assaillent le jeune Israël à ses frontières, ils doivent vite constater que ses méthodes expéditives risquent de mettre la réputation du pays à mal. A Kibya, ainsi, en Cisjordanie occupée et annexée par la Jordanie à l'époque, une opération menée par Sharon et ses hommes laisse 69 cadavres dans des maisons dynamitées.

Malgré ses talents d'organisateur militaire notamment illustrés pendant la guerre du Kippour, en 1973, qu'il gagne presque tout seul, celui qui est né un jour de 1928 au village coopératif de Kfar Malal dans une famille d'émigrés biélorusses ne sera jamais chef d'état-major. Comment donner le commandement à quelqu'un qui n'a jamais obéi ? Mais il fait mieux : ministre de la Défense, en 1981, sous Menahem Begin. Enfin les coudées franches ! Ce sera ensuite l'offensive libanaise, qu'il présente comme brève et limitée, qui coûtera la vie à mille soldats israéliens sur les dix-huit ans qu'elle durera finalement. Au moins aura-t-il expédié Arafat dans un nouvel exil, plus lointain, tunisien, à défaut d’avoir réussi à le tuer.

Mais il y perd son honneur aux yeux du monde. Dans un carnage perpétré par d'autres, des chrétiens libanais, dans des camps de réfugiés palestiniens encerclés par l’armée de Sharon. Sabra et Chatila. Quatre cent mille Israéliens dans la rue, une commission d'enquête nationale qui l'estime « indirectement responsable » et un Begin anéanti le forcent à quitter ce portefeuille de la défense tant convoité puis chéri. Son ami Ouri Dan lâche alors : « Ceux qui n'ont pas voulu de Sharon comme ministre de la Défense l'auront un jour comme Premier ministre ». Un devin.

Bâtisseur

Le « bulldozer » a aussi une âme de bâtisseur. Pas pour les Palestiniens : en 69-70, il fait démolir des milliers de maisons à Gaza pour « raisons de sécurité ». Mais pour les Israéliens, ceux qui colonisent les territoires occupés. Aussi une obsession. Bâtir. La politique des faits accomplis. Qui prévient l'établissement d'un Etat palestinien. « On ne démantèlera pas une seule colonie juive », déclare-t-il au Haaretz le 12 avril 2001. Plus tôt, il avait dit : « Les droits sur ce pays sont exclusivement juifs, mais ses habitants arabes ont aussi des droits ». Qu'il ne précise guère.

Et c’est par lui, par sa provocation sur l’esplanade des Mosquées-mont du Temple le 28 septembre 2000, que surgira la seconde intifada (révolte) palestinienne. Qui pétrifie les Israéliens. C'est fait : Sharon revient, mandaté, plébiscité en février 2001 pour ramener l'ordre. Premier ministre ! La répression qu’il mènera sera implacable. A son image.

Il n’aura aussi dès lors de cesse d’en finir avec son ennemi intime, Yasser Arafat - qu’il traite en expert de « menteur » et d’« assassin » - bientôt assiégé dans son QG de Ramallah. Jusqu’à l’étrange maladie qui emporte le chef historique de la résistance palestinienne en novembre 2004. La plupart des Palestiniens en sont persuadés : c’est Sharon qui l’a fait empoisonner. Le mystère reste entier.

Mais, comme Premier ministre, Sharon laissera une autre trace, forte mais ambiguë : l’évacuation de la bande de Gaza en 2005 de tous ses colons juifs et de l’armée israélienne. Un ordre inouï venant d’un homme qui s’est voué corps et âme à la colonisation. « Je suis profondément convaincu, dira-t-il à la Knesset, que ce désengagement, pour moi une décision quasiment intolérable, renforcera l'emprise d'Israël sur des territoires essentiels à son existence, et qu'il sera favorablement accueilli et apprécié par tous, proches ou lointains, qu'il apaisera l'animosité ambiante, évitera les boycotts et les sièges et nous fera progresser sur la voie de la paix avec les Palestiniens et nos autres voisins. »

« Le temps n’était pas de notre côté »

La dernière remarque est de pure forme. Ex-chef de cabinet du Premier ministre, bras droit et confident de ce dernier, Dov Weisglass avait, lui, donné des explications complémentaires sur cette décision, au Haaretz dès le 8 octobre 2004 : « le temps n'était pas de notre côté. Tout s'effondrait en Israël, l'économie stagnait et l'initiative de Genève (plan de paix entre Israéliens de l'opposition et Palestiniens) gagnait des soutiens importants. Et nous étions touchés par des pétitions de nos officiers, pilotes, commandos (qui refusaient d'encore servir dans les territoires). (...) Le plan de désengagement (de Gaza, NDLR) est une bouteille de formol, qui nous permet de faire le minimum pour qu'il n'y ait pas de processus politique avec les Palestiniens. Un processus politique, ce serait un Etat palestinien et les risques sécuritaires, l'évacuation des colonies, le retour des réfugiés, la partition de Jérusalem ; tout cela a été gelé. » Des explications claires…

Sharon avait-il prévu que Gaza tomberait dans l’escarcelle du Hamas islamiste et que le camp palestinien en serait durablement divisé ? Peut-être. En tout cas, cette évolution qui contrarie l’émancipation des Palestiniens n’aurait pu que le satisfaire. Mais il ne put la constater, tombant dans le coma le 3 janvier 2006…

«J'ai fait mon devoir » : celui qui a appelé son autobiographie non sans réalisme « Le Guerrier » souhaitait que l'Histoire retînt seulement cela de son nom. Mais, sauf erreur, l'Histoire n'a guère de complaisance. Et elle pourrait se révéler bien plus sévère lors du jugement dernier.

Une partie de ce texte avait été publié dans un portrait réalisé en 2002.