MR et CD&V veulent être l’axe du nouveau gouvernement

Entretien

C’est inédit : un président de parti francophone et un flamand, de deux familles politiques différentes, l’un libéral, l’autre chrétien démocrate, qui choisissent de faire passer un message commun, d’accorder une interview ensemble, à quatre mois d’élections fédérales et régionales importantissimes. C’est ce qu’ont choisi Charles Michel et Wouter Beke.

Vos partis participent à un gouvernement dirigé par Elio Di Rupo. Etes-vous catalogués comme des sortes de collaborateurs de l’Etat PS ?

Wouter Beke.

Nous sommes deux présidents qui avons dû prendre des décisions difficiles pour nos partis, en 2011. La N-VA a dit qu’elle ne voyait plus l’intérêt de continuer les négociations gouvernementales. Le choix était donc : arrêter les négociations et aller aux élections, avec toutes les conséquences, politiques, économiques et financières ; ou donner une chance aux négociations et prendre nos responsabilités. C’est ce choix-là que nous, CD&V et MR, avons fait.

Charles Michel. Nous avons tous les deux été confrontés, comme jeunes présidents, à une situation très difficile. Le risque existait que la crise politique se transforme davantage encore en crise socio-économique. Le CD&V et le MR avaient peut-être les points de vue les plus éloignés sur la réforme de l’Etat ; mais Wouter et moi, notre génération, avons fait le choix de nous parler, de comprendre le point de vue de l’autre. Et les décisions prises, avec les huit partis de la réforme de l’Etat, ont permis de former un nouveau gouvernement, de dessiner un nouveau modèle belge.

Nous sommes passés d’une situation de crise communautaire, de blocage, de radicalisation, à une logique de dialogue, de solution, de décision. Nous voulons incarner cette Belgique-là.

Il y a quelques années, le CD&V était en cartel avec la N-VA et le MR allié au FDF. On vous imaginait mal, alors, faire une sortie commune… Qu’est-ce qui vous a rapprochés ?

W.B. BHV était le point sur lequel les divergences étaient les plus fortes. Nos partis ont pris un risque, de négocier sans la N-VA et de trouver une solution sans le FDF. Une fois l’obstacle BHV franchi, ça a créé un autre climat. Et sur le plan socio-économique, le CD&V est plus proche du MR et du CDH de Benoît Lutgen que du PS.

Vous avez pris le risque de conclure un accord, mais l’électeur doit encore se prononcer…

Ch. M. J’avais la conviction que le blocage était suicidaire pour la Belgique, pour le développement économique et la prospérité, et tous les citoyens. On a fait un pari sur la confiance et la loyauté. Et l’accord politique sur la réforme de l’Etat a été traduit en textes de loi, qui viennent d’être votés.

Maintenant, on se tourne vers l’avenir. Ce que nous disons, c’est que la priorité, les cinq prochaines années, c’est de concrétiser la réforme de l’Etat, de la faire fonctionner, mais aussi de mettre en œuvre une réforme fiscale et économique. CD&V et MR n’ont pas le même programme : le partenaire naturel du MR, en Flandre, c’est le VLD, avec lequel on aura certainement un programme commun sur la fiscalité et l’économique. Mais nous croyons tous deux, Wouter et moi, qu’il est possible de bâtir des ponts entre nos Communautés, pour faire fonctionner ce pays, créer de l’emploi, réformer sur le plan économique et social, protéger les soins de santé, les pensions…

Du côté flamand, y avait-il aussi cette sensation que, sans accord institutionnel, le pays était en danger ?

W.B. Je ne sais pas s’il y avait un sentiment de drame pour l’avenir de la Belgique, mais bien pour l’avenir socio-économique belge, ce qui est bien plus important. Le taux d’intérêt était à 6 %, aujourd’hui à 2,4 % ; et le spread était de 350 points de base contre 60 aujourd’hui. Dans les années 70, on a déjà connu ce genre de situation : une crise gigantesque, la crise pétrolière, avec un blocage communautaire ; mais en 1980, on a réussi une réforme de l’Etat qui a permis, ensuite, de se focaliser sur le socio-économique. L’accord de la Saint-Michel de 1993 a ouvert le chemin à Jean-Luc Dehaene pour le plan global et l’entrée dans l’euro. Donc à ceux qui disent que la Belgique est malade, je réponds : la Belgique a déjà été guérie plusieurs fois. Et regardez les avancées depuis deux ans !

Ce qui vous lie surtout, c’est l’idée d’un gouvernement avec la N-VA ?

W.B. Nous sommes fiers de ce que nous avons réalisé au gouvernement flamand avec Kris Peeters et au gouvernement fédéral sur le plan socio-économique, institutionnel, de l’asile-migration… Et nous pensons qu’il faut se focaliser après les élections sur le socio-économique, pas perdre 500 jours en discussions communautaires. Les urgences sont parfois institutionnelles, parfois économiques. On a mis de l’ordre sur le plan communautaire, maintenant il faut se focaliser sur l’économique.

Chaque parti fait son choix, mais le choix de la N-VA, personne ne le connaît. L’un dit : il faut directement un gouvernement économique ; et un autre : non, nous devons d’abord refaire un round communautaire. Mais il y a une différence entre le round communautaire que nous venons de réaliser, qui était soutenu par tous les partis flamands depuis 1999, et le nouveau round demandé, qui n’a pas de soutien dans les autres partis.

Ch. M. Les cinq minutes de courage politique, c’est nous qui les avons eues. Maintenant, on se tourne vers l’avenir. C’est ça notre message. Et j’ai toujours été clair : je ne crois pas dans la sincérité du programme socio-économique de la N-VA. Elle est d’ailleurs ambiguë sur ses priorités. Mais je respecte le choix des électeurs. Je n’ai pas d’a priori, de préjugé ni d’exclusive contre des personnalités ou des partis.

Ce qui va compter, c’est le programme. Et notre message, à Wouter et moi, c’est que pour le prochain accord de gouvernement, l’essentiel sera les solutions économiques et sociales. Ni lui ni moi ne pensons que cette 6e réforme de l’Etat règle pour l’éternité la situation institutionnelle en Belgique. Mais le Sénat pourra être le cadre apaisé du dialogue communautaire.

Donc qu’il n’y a pas d’exclusive ou de tabou par rapport à la N-VA, mais votre préférence est ailleurs ?

W.B. Nous allons aux élections les mains libres. Tout dépendra du choix des priorités. Et les choix des autres partis ne sont pas encore clairs.

Ch.M. Les libéraux n’ont rien à voir avec les nationalistes. Nous verrons les résultats en Flandre.

Mais à quel point craignez-vous que les résultats, différents au Nord et au Sud du pays, entraînent un blocage ?

Ch.M. Un point important de notre message aujourd’hui est : notre génération a fait la preuve de sa capacité à résoudre des problèmes qui empoisonnaient la vie politique depuis 20 ans. Ce courage politique sur le plan communautaire, nous allons devoir l’avoir pour mettre en œuvre des réformes fiscales, économiques, pour créer de l’activité, afin de stabiliser nos protections sociales, les retraites, les soins de santé. Et nous avons créé des liens de confiance qui pourraient être utiles à l’avenir.

W.B. Le choix est à l’électeur. En 2010, il a choisi le PS comme plus grand parti en Wallonie et la N-VA en Flandre. Et ces deux partis ont essayé durant un an de former un gouvernement. Le CD&V n’avait pas gagné les élections, le MR non plus, mais après un an, nous avons pris nos responsabilités alors qu’il aurait été plus facile, à court terme, de dire non.

Ch.M. En 2010, les électeurs ne savaient pas qu’en votant pour le PS ou la N-VA, c’était le blocage, politique, communautaire, économique, social. Mais en, 2014, ils savent qu’il y a des partis capables de prendre leurs responsabilités et de construire des ponts, et des partis qui risquent d’enfermer le pays dans des situations d’instabilité et de blocage.

Certains présentent la campagne comme un match PS – N-VA. Votre message revient aussi à dire : MR et CD&V peuvent former l’axe du prochain gouvernement ?

Ch.M. Si le PS souhaite faire une campagne contre la N-VA, que le président soit candidat à Anvers, et le président de la N-VA candidat à Mons.

W.B. Charles est pour une circonscription fédérale, pas moi ! (rires) Cette présentation traduit une totale méconnaissance de l’autonomie des Régions. Le 25 mai, il y aura une élection fédérale, régionale et européenne ; elles doivent donc porter sur la manière dont la Belgique, la Flandre et l’Europe doivent être gérées, et sur ce que nous voulons faire pour l’enseignement, l’emploi, les allocations familiales, les logements… toutes des compétences qui ont été transférées. Donc il ne faut pas organiser une sorte de débat virtuel, mais proposer un choix sur ces matières.

Reste qu’en Flandre, le PS est le grand méchant et la N-VA en Wallonie…

W.B. Mais c’est une image qui ne colle pas ! BHV est scindé, on a une 6e réforme de l’Etat : ce n’était pas dans le programme électoral du PS ; la dégressivité des allocations de chômage, la réforme des prépensions ou de l’asile-migration, n’étaient pas non plus dans le programme du PS.

Un axe MR-CD&V pour le prochain gouvernement serait une bonne idée ?

W.B. Un axe qui dit qu’il faut se centrer sur l’emploi et le socio-économique. Il y aura une stabilité potentielle de cinq ans, c’est unique dans la politique belge, qui permet de réaliser de grandes réformes en matière de marché du travail, de fiscalité…

Donc ce pays a encore une chance ?

Ch.M. Je le crois, car ce qui intéresse les citoyens, c’est la capacité à rencontrer leurs aspirations : avoir un bon job, un bon pouvoir d’achat, un enseignement de qualité, un logement, de bons transports en commun…

W.B. Je ne suis pas un nationaliste flamand, ni un nationaliste belge, je suis convaincu que les gens ont besoin de communautés concrètes, de différents niveaux de pouvoir, du local à l’Europe.

Les réformes socio-économiques que vous proposez vont faire mal ?

Ch.M. Le courage, ce n’est pas de promettre tout, tout le temps. L’espérance de vie augmente, il faut donc assurer la capacité de payer les pensions durablement. Donc il faut allonger la durée moyenne de la carrière, il faut que plus de personnes travaillent. Pour cela, il faut plus d’activation des chômeurs. Ceux qui s’opposent à ces réformes structurelles mettent en danger les protections sociales.

W.B. Réduire de 40 % le chômage de longue durée, cela ne se fait pas sans mal, mais cela offre des perspectives, de pouvoir préserver notre bien-être tout en recherchant de la croissance.

M. Michel vous insistez sur « votre génération ». Une manière de dire que la génération Di Rupo est dépassée ?

Ch.M. Non. Ce n’est pas le message.

Mais vous pensez qu’il y a un aspect générationnel là-dedans ?

Ch.M. Notre génération est peut-être plus décomplexée par rapport à l’avenir de la Belgique. On a une vision pragmatique de l’avenir du pays, pas une sensation émue. J’aime mon pays, je me sens patriote, mais je me sens à l’aise dans une Belgique modernisée où les Régions ont plus de leviers pour prendre des décisions. Je ne suis pas arc-bouté à une Belgique à l’ancienne, d’il y a 20 ou 25 ans. C’est ça qui a permis de prendre des décisions.

W.B. J’entends que certains retournent à la Belgique d’hier ou d’avant-hier. Après le traumatisme du Pacte d’Egmont, Hugo Schiltz avait créé un groupe de travail baptisé « La Flandre de demain », auquel j’avais participé. Le but était de réfléchir à la manière de donner du contenu à la Flandre quand elle aurait son autonomie, ses propres compétences et institutions. Quand j’entends certains, c’est comme si la Flandre était encore dominée, alors que nous sommes une entité fédérée adulte, au top mondial sur le plan économique ou de l’enseignement. On devrait avoir une certaine fierté plutôt que de regarder vers hier et avant-hier. Et à cet égard, je suis décomplexé.

Quel impact espérez-vous qu’aura votre message commun ?

Ch.M. Nous sommes porteurs d’un message positif, optimiste. Les citoyens en ont marre des querelles politiciennes. Que deux présidents, un francophone, un Flamand, pas de la même famille politique, soient capables de partager des priorités, c’est un message rassurant, mobilisateur.

W.B. Prouver qu’on peut travailler ensemble, au-delà de la frontière idéologique, même si je suis plus proche du CDH de Benoît Lutgen. Et dire clairement le choix qui se pose le 25 mai : un agenda socio-économique et une collaboration, ou un nouveau blocage.

Ce serait mieux d’avoir des gouvernements symétriques après le 25 mai ?

Ch.M. Ma préférence est qu’il ait des gouvernements symétriques, cela favorise les cohérences entre le fédéral et les entités fédérées, surtout au moment où il faut concrétiser la réforme de l’Etat. Mais il faudra tenir compte de la réalité électorale.

W.B. Je ne me prononce pas là-dessus. Chaque niveau de pouvoir a son autonomie. Laissons l’électeur décider.

Le gouvernement est parfois la risée en Flandre ; peut-être parce qu’il est dirigé par un francophone ?

W.B. Ce gouvernement a fait beaucoup de choses, mais la politique gouvernementale est avant tout communiquée par le Premier ministre. Et le fait qu’il n’appartienne pas au rôle linguistique flamand complique la communication.

Ch.M. Il y a les réalisations du gouvernement, puis la perception. Ce sont deux choses différentes. Et ce qui est piquant, c’est qu’en réalité, c’est la N-VA qui a choisi le Premier ministre, qui a donné le leadership à Elio Di Rupo après les élections de 2010. La N-VA se disait : quoi que fasse de bien ce gouvernement dirigé par un Premier ministre socialiste wallon, ce sera un argument en soi pour donner l’impression que ce n’est pas une bonne politique. C’est une position difficile pour les partis flamands de ce gouvernement.

La genèse d’une sortie commune

Comment est née l’idée de cette sortie commune entre deux présidents de parti, sur laquelle personne n’aurait parié voici deux trois ans à peine, sachant que l’un sortait alors d’un cartel avec les nationalistes flamands de la N-VA et l’autre était allié aux francophonissimes FDF ?

Charles Michel et Wouter Beke ont appris à se connaître avant de prendre la présidence de leur parti, via un collègue : Stefaan De Clerck. Le ministre CD&V d’alors, aujourd’hui président du CA de Belgacom, estimait que les jeunes générations du Nord et du Sud devaient mieux se connaître. «  Il m’avait dit, raconte Michel, que Wouter Beke jouerait un rôle à l’avenir. » Et il a organisé un déjeuner à trois, « où l’on a parlé librement, de l’avenir de la Belgique, du nationalisme… »

Deux ans plus tard, Beke et Michel deviennent présidents de parti. Et ils finissent par se retrouver ensemble à la table de négociations gouvernementales, en 2011. Où ils sont soumis à forte pression : le président du CD&V doit oser se démarquer de la N-VA qui bloque ; et le président du MR comprend que s’il accepte le compromis institutionnel, il perdra le FDF.

Durant ces négociations, les deux hommes sont en contact, apprennent à se connaître davantage, évoquent ensemble des pistes de solution. Ils se disputent parfois, s’engueulent même, des portes claquent, mais ils en viennent à se faire confiance « car la parole donnée a toujours été respectée ».

Alors, lorsque l’accord sur la réforme de l’Etat est définitivement coulé en textes de loi, l’été dernier, Charles propose à Wouter d’« avoir une expression commune sur la réforme de l’Etat ». Fin 2013, Beke revient vers Michel. Sur le mode : « Maintenant que tous les textes sont votés, ne serait-ce pas le bon moment de communiquer ? »

Les voici donc aujourd’hui devant vous.

MARTINE DUBUISSON