Jean-Louis Marchand met James Ellroy en musique

T he Big Nowhere, Le grand nulle part en français, c’est le fameux roman de James Ellroy, qui fait partie de la suite de Los Angeles, avec Le Dahlia noir devant lui et LA Confidential et White Jazz derrière. Ca date de 1988 mais l’action se passe au jour de l’an 1950. Ambiance de mccarthysme. Violence, sexe et corruption. La face sombre de l’Amérique. Deux enquêtes vont se croiser. L’une sur une union syndicale dans le monde du cinéma, qui pourrait être marxiste. Une autre sur des crimes violents dans le comté de LA. Chasse aux sorcières et chasse aux sorciers. Le monde noir de noir d’Ellroy, sa langue compacte, rythmée, ses personnages en quête d’eux-mêmes.

Un roman majeur qui a beaucoup influencé le clarinettiste français établi à Bruxelles, Jean-Louis Marchand. Il a composé une musique pour The Big Nowhere, comme s’il s’agissait d’une musique de film. Pour treize musiciens, des Français et des Belges, (une clarinette, quatre sax, deux trombones, trois trompettes, un piano, une contrebasse, une batterie), une voix et une création sonore.

La musique de Marchand colle à la peau de la Cité des anges

Le big band a joué cette bande-son pour la première fois sur scène à Strasbourg vendredi. C’était la première belge ce samedi, au Marni, à Ixelles, en clôture du Winter Jazz Festival. Ce fut un formidable point d’orgue à un festival particulièrement couru cette année. Quasi tous les concerts étaient sold out. Le résultat sans doute de la confiance du public, grisé par sa qualité permanente.

Bruits de circulation, sirènes d’ambulance et de voitures de police, conversations assourdies, « noise » urbain, moteurs qui s’emballent. C’est le décor sonore créé par Delphine Baudet. Il forme la toile de fond du spectacle. C’est la Cité des anges qui vit et transmet sa pulsation à la musique composée par Jean-Louis Marchand. Une musique qui colle à la peau de cette ville, à son rythme, à ses éclats et ses mystères. Une musique qui colle surtout à celle des mots de James Ellroy, à leur cadence, à leur brillance, à leurs saccades. Et le slammeur américain Eli Finberg leur donne vie d’une belle façon en clamant/slammant des extraits de la prose d’Ellroy.

Musiciens formidables

Pendant une heure quart, je crois, que dure le concert, le public montre une attention particulière. Fasciné qu’il est par ce soundtrack particulier, par la beauté de la musique, par la force des mots lancés, par la précision aussi de ce big band. Car c’est une musique écrite, difficile, qui doit coller sans bavure au texte et aux bruits. Les musiciens étaient déjà formidables pour ce deuxième concert public, mais de l’avis du saxophoniste belge Laurent Barbier, il faudra encore répéter et répéter pour parvenir à la suprême excellence qu’exige cette musique. Et sans doute aussi afficher des sous-titres pour permettre de mieux comprendre les extraits d’Ellroy.

Et pour cela, il faut que The Big Nowhere soit joué. Avis aux organisateurs de spectacles : c’est une formule originale et un concert passionnant. Qui ne demande qu’à être vu. Alors…

Alors, on se plaît aussi à rêver que d’autres suivent la trace de Jean-Louis Marchand et mettent eux aussi en notes des bandes-sons pour d’autres univers littéraires. Le New York de Paul Auster, le Dublin de James Joyce, le Marseille de Jean-Claude Izzo, la Venise de Donna Leon ou l’espace interstellaire d’Arthur C. Clarke…