Lars von Trier expliqué par Stellan Skarsgard

Il arrive en conquistador, dans la salle d’interview d’un vieil hôtel de Copenhague. Puissant sous la cuirasse. Viking repu. La voix basse. L’œil espiègle. Rieur, hédoniste, semblant prêt pour les joyeuses débauches. A 62 ans, Stellan Skarsgard tient d’une sorte de petit-cousin de Falstaff. Version suédoise.

L’homme connaît bien Lars von Trier, rencontré il y a près de vingt ans sur le tournage de Breaking the waves , et qu’il retrouve dans Nymphomaniac pour la quatrième fois, après également Dancer in the dark et Melancholia .

Dans Nymphomaniac , l’acteur suédois incarne un homme, Seligman, qui recueille les confessions perturbées de Joe (Charlotte Gainsbourg). En opposant aux aveux douloureux et sauvages de la nymphomane la voix de la charité, et d’une apparente sagesse. Mais faut-il toujours se fier aux eaux calmes ? On connaît la réponse. Rencontre.

Que vous a dit Lars von Trier, le jour où il vous a parlé de « Nymphomaniac » ?

Il m’a dit : « Stellan, mon prochain film sera un film porno, veux-tu jouer le premier rôle masculin ? » J’ai dit oui. Il m’a répondu : « Mais tu ne baiseras personne, hein ! Même si on verra ta bite à la fin… mais une pauvre petite bite sans jus. » Voilà ! Avec Lars, je n’ai pas l’impression de travailler. Dès qu’on s’y met, on est comme deux gamins, et ça part vite en blague…

On parle souvent des névroses de Lars von Trier. Nettement moins de son humour…

Je fais partie de ceux qui pensent que tous ses films sont marrants. Mais d’une façon particulière. Même quand il écrit une scène tragique et horrible, il y a un élément qui va me faire rire.

Il était déjà comme ça lorsque vous l’avez rencontré, sur « Breaking the waves » ?

Quand je l’ai rencontré sur « Breaking the waves », la première chose qu’il m’a dite était « Je n’aime pas le contact physique ». Là-dessus, je l’avais pris dans mes bras. Il avait tenté de se défaire. Aujourd’hui, il adore serrer les gens dans ses bras. Donc il a changé, oui. En des tas de sens. Je l’aime sincèrement, Lars, c’est un homme magnifique… alors qu’il pense lui qu’il n’est pas un homme bien. Il a tort.

Que demande-t-il de ses acteurs ?

L’authenticité ! Qui est juste le contraire de la performance. Du coup, devant sa caméra, vous vous efforcez d’être un brillant amateur, si je puis dire. Vous essayez toutes sortes de choses… à commencer par oublier vos mécanismes de bon petit bateleur d’émotions. Il attend de vous que vous détruisez l’élégance de votre métier. Que vous perdiez le contrôle. Avec lui, la caméra est un personnage à proprement parler, avec qui vous devez jouer. Il veut la vie à l’état pur. C’est passionnant, même si pas toujours facile.

Le long dialogue dans le film entre votre personnage et celui de Charlotte Gainsbourg donne le sentiment que c’est un dialogue intérieur entre les deux versants de Lars von Trier…

Je le crois aussi. Du reste, il nous l’a dit lui-même : ce sont ses deux facettes. Reste à se demander laquelle est la plus intéressante.

Vous incarnez l’une des deux, celle de Seligman. Comment décririez-vous ce personnage ?

Mon idée est qu’il n’a jamais vécu, qu’il sait un grand nombre de choses par les livres. Il pense savoir tout de la vie mais son expérience de vie est en vérité quasi nulle. Son corps n’a pas de vie. Et n’a rien vécu. Il n’a donc pas de sexualité. De sorte que lorsque Joe va entrer dans sa vie par ce long dialogue, une flamme en lui va s’éveiller, mais c’est une toute petite flamme, et il ne va pas en sortir grandi. Seligman est aussi un voyeur. C’est par lui et avec lui que nous, spectateurs, allons voir se dérouler le destin de Joe.

Seligman est sexuellement vierge, et se présente en cela comme un être innocent. En nous laissant entendre, avec von Trier, que la sexualité est l’inverse de l’innocence : une forme de corruption ?

Bonne question. Cela a bien sûr rapport avec l’âge de bronze de la religion, qui fait depuis la nuit des temps de la sexualité une activité honteuse. Mais on peut dire aussi que l’expérience est une forme de perte de l’innocence, et que la vie qui va vous l’enlève.

Le cinéma de Lars von Trier est un cinéma de la femme. A-t-il un problème avec les hommes ?

Je crois qu’il a un problème plus général, avec le genre humain. De nombreux grands cinéastes se sont servis des femmes pour exprimer des choses essentielles qu’ils n’auraient pas pu exprimer si cela avait été des personnages d’hommes. Les femmes montrent socialement et culturellement davantage leurs émotions et sensibilités que les hommes.

Le film aurait-il eu le même intérêt si la nymphomane Joe avait été un homme ?

C’est évident que la sexualité féminine est perçue dans notre société de façon très différente par rapport à celle des hommes. Un homme à la sexualité débordante est perçu comme un vrai homme. Si c’est une femme, on dira plus facilement que c’est une traînée. Hélas…

Les films de von Trier, à l’image de celui-ci, semblent se dérouler hors du temps. Comme si tout se jouait dans un espace mental ?

Vous ne pouvez pas mettre une histoire de Lars dans un film de Cassavetes. Il a besoin d’un univers spécial. Le fait que l’on ait tourné à Gand ou Cologne a finalement peu d’importance. Tout se passe dans un monde qui n’est pas réellement le monde que nous connaissons. Ses films ressemblent à des contes de fées pour adultes.

Pourquoi Lars von Trier s’est-il enfermé dans le silence, depuis sa conférence de presse malheureuse à Cannes ?

Pour moi, c’est clair : il s’est senti ce jour-là trahi par les journalistes. Rappelez-vous : il était ce jour-là dans une salle, entourée de journalistes mais en se considérant entouré d’amis. Il a fait une mauvaise plaisanterie, nazie, et tout le monde savait bien que c’était une plaisanterie, aussi mauvaise fut-elle. Or le jour d’après, les journaux du monde entier titraient sur Lars von Trier déclarant « Je suis un nazi ». Il en a souffert, je peux vous le dire. Et il a perdu confiance.