La Suisse ferme ses frontières et défie l’Europe

«Victoire inattendue» pour le Guardian, «les Helvètes tournent le dos à l’Europe» (La Libre Belgique). «Après les minarets, les immigrés. La Suisse xénophobe a le vent en poupe» (La République des Pyrénées). «La victoire de la peur» dans «un pays qui attire de moins en moins les Allemands», pour une Frankfurter Allgemeine presque vexée. Ou, nettement plus clair, dans la foulée du lapsus linguae de Victoria Nuland, secrétaire d’Etat adjointe américaine aux Affaires européennes: la Suisse dit «Fuck the EU» (Die Zeit).

Après le vote favorable à l’initiative de l’UDC «Contre l’immigration massive», les réactions ne se sont pas fait attendre au plan international, les commentaires de la presse s’avérant au final plutôt sévères et inquiets sur le verdict des citoyens dans les urnes. «Une grande partie de la population, non seulement en Suisse, voit l’immigration comme une menace et une somme de problèmes», résume La Stampa de Turin, qui cite le président de la région de Lombardie, lequel encourage la Suisse à traiter les travailleurs frontaliers «avec respect», et non comme des «souris». Ce, bien entendu, après le vote record et sans appel en faveur du «oui» des Tessinois.

La droite populiste «excédée»

«Les Suisses décidés à encadrer l’immigration»: tel est le titre du quotidien français Les Echos, qui évoque «un résultat aux conséquences économiques difficiles à prévoir», encouragé par une droite populiste excédée «par la forte hausse du nombre des immigrés depuis l’adhésion de la Suisse à la libre circulation en Europe». Et puis, «cette réforme promet aussi un cauchemar bureaucratique. Première victime collatérale: l’extension des accords de l’UE avec la Croatie, paraphés par les Suisses l’été dernier, deviendra difficile à appliquer

Avant qu’une bonne partie de la presse européenne ne porte ce sujet à la une de ses sites internet – une petite promenade sur le Web est très instructive à ce propos ce lundi matin – une des premières à dégainer a été Viviane Reding, la commissaire européenne à la Justice, aux Droits fondamentaux et à la Citoyenneté, également vice-présidente de la Commission, qui n’a pas mâché ses mots: «Les Suisses vont à la confrontation avec Bruxelles», dit-elle au Financial Times. «Et les entreprises helvétiques pourraient se voir dresser des barrières à leur accès au marché unique.»

«Pas un fromage suisse»

«The single market is not a Swiss cheese», a-t-elle encore dit plus précisément, soit «le marché unique n’est pas un fromage suisse». Sous-entendu: un Emmental, à trous, donc. La métaphore est claire: il ne saurait y avoir d’exception dans le fondement que constitue la libre circulation des travailleurs dans l’UE et les pays associés à l’Accord de Schengen.

Dans un contexte qu’elle juge déjà mauvais avec les velléités britanniques consistant à vouloir éventuellement sortir de l’Europe et le référendum promis en 2017 par le premier ministre du Royaume-Uni, David Cameron, elle doute aussi que «les Etats-membres soient prêt à renégocier l’accord de libre circulation avec la Suisse sans toucher aux autres points des relations bilatérales». Et le quotidien de la City de craindre justement un effet collatéral du vote helvétique sur le reste de l’Union, où l’hostilité aux immigrants ne cesse de croître.

Défi à l’Europe

Retour en France avec Libération, qui juge qu’avec ce résultat, «les Suisses ferment les frontières» et «défient l’Europe». Le politologue Jean-Yves Camus y explique aussi que «l’égoïsme économique est la principale composante de ce vote»: «Le projet concerne à la fois les demandeurs d’asile et les immigrants économiques classiques, venant de pays du Sud, mais il exprime avant tout la demande d’une partie de l’opinion suisse, qui souhaite une régulation de l’immigration européenne, au tout premier chef celle des frontaliers attirés par la prospérité économique…»

Pour Le Point, «la Suisse remet en question l’emploi des frontaliers français et inquiète», par voie de conséquence, «les Français installés dans la Confédération». Reste que pour un entrepreneur français en Suisse qui s’exprime sur le site Contrepoints, «ce n’est pas en niant les problèmes qu’on peut les résoudre. Les Suisses ont fait une erreur en 2005 en votant pour Schengen, ils essaient de la réparer aujourd’hui en approuvant majoritairement l’instauration de quotas d’immigration.»

Les risques pris

Le Monde, lui, est d’avis que la Suisse prend le risque de détériorer ses relations avec ses voisins. Un chaos pourrait découler du vote, et les relations avec l’Union européenne pourraient être «remises à plat», redoute dans ses colonnes le politologue genevois Pascal Sciarini. Tandis que le Standard, en Autriche, constate pour sa part que les soucis des Suisses, dumping salarial, trains bondés et loyers élevés, «ont été les plus prégnants», bien plus forts qu’une éventuelle crainte de fâcher l’UE ou de mettre en danger la prospérité économique du pays.

En Allemagne, le journal conservateur Die Welt estime que «la Suisse doit revoir sa proximité avec l’UE». «Continuer comme ça n’est pas une option. L’UDC va apprendre à quel point il est difficile de séparer les aspects positifs des contrats bilatéraux avec Bruxelles des aspects non désirés», souligne le quotidien. En revanche, la Berliner Zeitung se montre plus compréhensive: «Ceux qui se moquent ici de la peur d’être envahi par les étrangers devraient au moins réfléchir au fait qu’en Suisse, le pourcentage des étrangers est, avec 23% de la population totale, presque trois fois plus important qu’en Allemagne.» Pourtant, elle trouve tout de même que ce «racisme fait mal», lit-on dans la revue de presse de France Inter.

«Prendre cela au sérieux»

D’ailleurs, Berlin «regrette» le vote des Suisses. Cette décision va «créer de nombreuses difficultés» à la Confédération, a déclaré dimanche soir le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, selon une dépêche notamment reprise par Le Parisien. Le plus européen des ministres d’Angela Merkel a indiqué dans une entretien donné à la télévision publique allemande ARD que «cela va créer de nombreuses difficultés pour la Suisse dans beaucoup de domaines. Il faut que les responsables […] en prennent bien conscience. […] Cela montre un peu, naturellement, que dans ce monde de la mondialisation, les gens ressentent un malaise grandissant vis-à-vis de la liberté complète d’installation. […] Je crois que nous devons tous prendre cela au sérieux

«La fin de la libre circulation » pour la Tageszeitung, le grand vainqueur c’est encore une fois l’extrême droite avec ses propos xénophobes. Alors que le Spiegel évoque un paradoxe: «La Suisse va extrêmement bien, mais elle se croit toujours au bord du gouffre.» Avant de concéder cette remarque: «Si l’on avait fait un référendum en Allemagne ou en France sur les travailleurs migrants, le résultat n’aurait guère été très différent.»

«Les Européens, dehors!»

Le Soir titre de façon provocatrice: «Les Suisses aux Européens: dehors!» Il note que «c’est tout l’échafaudage des accords bilatéraux de la Suisse avec l’Union européenne qui est assuré de s’écrouler, pour 19 516 voix sur près de 3 millions de votants». Il rappelle au passage une autre évidence, qu’on a tendance à oublier un peu vite: «Par la grâce de la liberté de circulation, ce sont aussi 453 000 Suisses qui résident et travaillent dans l’UE, représentant 62% des Suisses de l’étranger…» Ainsi, «beaucoup se mordront les doigts […] de n’avoir pas suffisamment senti le mécontentement populaire, et de n’avoir pas mieux fait campagne. […] Le vin est tiré, il faudra maintenant le boire. Et de conclure, à la limite du déceptif: ‘Bon courage’ »

En Espagne, le quotidien de centre-gauche El País juge que «la Suisse claque la porte au nez de l’UE» et que ce résultat «ouvrira une crise politique sérieuse entre les deux interlocuteurs». Il publie aussi un éditorial intitulé «Conséquences perverses», dans lequel il affirme que «la victoire des opposants à l’immigration de masse en Suisse aura des conséquences pour tout le monde en Europe»: «Non seulement cela remet en question l’accord sur la libre circulation des personnes établi avec l’UE, mais cela reflète aussi l’agitation populiste et xénophobe parcourant le Vieux Continent moins de trois mois avec les élections européennes.» Et d’ajouter: «Il s’agit là du pire résultat possible pour la majorité des hommes politiques et les entreprises suisses.»

Déjà, le fisc…

De son côté, le New York Times tire également des parallèles avec d’autres pays, membres de l’UE, eux, comme la France, les Pays-Bas ou la Norvège, qui vivent de fortes tensions sur les questions liées à la migration. Et pour ne rien arranger du côté des autorités, le verdict du peuple tombe à un moment où les relations de Berne sont déjà difficiles avec ses voisins directs sur le plan fiscal. Si le Wall Street Journal ne commente pas, il relaie néanmoins les inquiétudes de Patrick Emmenegger, professeur de sciences politiques à l’Université de Saint-Gall, selon qui «la Suisse se trouve maintenant entre le marteau et l’enclume».

Il se pourrait même, selon la chaîne de télévision panarabe Al-Jazira, qu’elle, «si fière de sa longue tradition humanitaire, commence à avoir des problèmes avec ses accords internationaux sur l’asile».