Blutch: «Resnais est un surréaliste»

Ils se sont rencontrés sur Les herbes folles. Alain Resnais, passionné de BD, avait à l’époque demandé à Blutch de lui dessiner l’affiche de son film. Sur Aimer, boire et chanter, en compétition à la Berlinale, le cinéaste français a poussé plus loin la collaboration avec Blutch. Lequel signe ici des dessins qui, insérés à différents moments du film, apportent au récit sa patte très singulière.

Comment avez-vous rencontré Resnais ?

Je l’ai d’abord rencontré dans ses films, Resnais, quand j’étais enfant. C’était l’époque de « Mon oncle d’Amérique ». En grandissant, j’ai découvert « La guerre est finie », « Muriel », ou « Providence », qui m’a fait un effet monstrueux. C’est un cinéaste qui m’intrigue et me stimule depuis bien longtemps. Voilà un homme qui s’amuse à se surprendre lui-même. Et je pense qu’il s’amuse aussi à surprendre les autres. Lorsque je le rencontre, je découvre un homme d’une grande courtoisie, plein d’humour, sans chichis.

Comment s’est concrétisé le travail ensemble ?

Cela dépendait des circonstances. Pour les décors, c’était très précis, il savait très bien ce qu’il attendait de moi. Pour les affiches, je ne savais pas comment j’allais dessiner, au pastel, au crayon de couleur, à l’encre… Alors on se met d’accord sur une idée, et puis je me débrouille comme je peux et comme je veux. Généralement j’arrive à la fin lorsque le film est fini. Ici, j’étais là dès le début. Il m’a parlé tout de suite. Il voulait que les dessins soient comme des entrées de chapitre. Il m’a donné le scénario et m’a dit : voilà, il faudrait qu’il y ait un manoir, un jardin, une ferme. Et il voulait un style vraiment BD.

Il s’y connaît, en la matière ?

C’est un grand connaisseur. Depuis cinquante ans, il fait partie des gens qui ont créé les premiers clubs d’amateurs et de réflexion autour de la bande dessinée. C’est un fanatique. Du coup, on parle pas mal, et ces conversations entrent dans le processus du travail. Le cinéma, c’est naturaliste. Mais lui, il retourne ça comme une chaussette. Avec lui, tout est en toc, tout est faux et on va montrer que c’est faux. C’était intéressant de voir ça, lorsque je suis venu le premier jour sur le tournage.

Vous connaissiez ce monde des tournages de cinéma ?

Il m’arrive parfois de jouer chez des amis. Comme dans « Mammuth », chez Kervern et Delépine. On me voit aussi cinq secondes dans le film de Riad Satouf, « Jacky au royaume de filles ». J’ai un petit rôle dans le prochain film de Mathieu Amalric. Donc oui, je connais un peu et j’aime beaucoup ça.

Vos goûts vous mènent naturellement vers quel type de cinéma ?

Je n’ai pas de goût. Tarkovski et De Funès, je prends tout. Dans mon travail, ces dernières années, j’ai beaucoup pensé à Marco Ferreri. Ou à Monicelli. Ce sont des gens qui m’intéressent.

Quelques mots pour définir Resnais ?

Un homme entièrement artiste. Courtoisie, simplicité, humour très fin. En même temps c’est un homme mystérieux. Assez opaque. J’aime ça. On entend parfois dire que c’est un cinéaste intellectuel. Or il est vraiment enfantin. Habité par une curiosité insatiable.

La mort revient constamment, dans les films de Resnais, de « Nuit et brouillard » à « L’amour à mort ». Avec « Aimer, boire et chanter », c’est une mort joyeuse, élégante ?

Joyeuse, oui. Pour moi, Alain est un enfant du surréalisme. Et notamment du surréalisme belge. Quand j’ai fait sa première affiche, je pensais beaucoup à Magritte et à Delvaux. Dans le surréalisme, il y a ce côté macabre joyeux. Tout ça, c’est Alain tout craché.