Karembeu, le Kanak militant

Cinq ans déjà qu’il n’enfile plus ses chaussures à crampons et délaisse le ballon rond. Christian Karembeu ne joue plus au foot. Le milieu de terrain de l’équipe qui contribua à la victoire de la France lors de la Coupe du monde de 1998 et du championnat d’Europe des Nations en 2000, se consacre aujourd’hui à la promotion de son pays, la Nouvelle-Calédonie. Il en est l’ambassadeur touristique et le fervent défenseur de sa culture, la culture kanake, comme on le découvre au fil des pages du livre “Christian Karembeu – Kanak”. Avec les journalistes Anne Pitoiset et Claudine Wéry, le footballeur nous raconte son enfance sous le soleil de la Nouvelle-Calédonie et l’autorité de la France.

Vous venez d’avoir 40 ans. Vous aviez envie de regarder en arrière et de raconter votre enfance ?

Cela fait longtemps que j’avais envie d’écrire ce livre et je me suis décidé aujourd’hui car l’échéance du référendum sur l’auto-détermination de la Nouvelle-Calédonie approche. Ce référendum, qui se tiendra en 2014, décidera de l’avenir de mon pays.

Vous êtes très engagé par rapport à ce combat pour l’autonomie de la Nouvelle-Calédonie.

Regardez ce qui se passe autour de nous aujourd’hui. Des peuples se soulèvent pour pouvoir choisir leur destin. C’est utérin, génétique, simple. Un appareil d’État ne peut abuser d’une population. Le peuple de la Nouvelle-Calédonie est en train de se construire, il est prêt pour une nouvelle réalité économique – grâce au nickel – et bientôt politique.

Vous venez d’une famille kanake de douze enfants. Quelles sont les valeurs que vos parents vous ont transmises ?

Ils m’ont appris le partage et le respect, des valeurs importantes quand vous vivez dans une grande famille. Vous devez apprendre à partager tout en respectant les autres. Mais ce ne sont pas seulement mes parents qui m’ont enseigné cela, mais la famille élargie, le clan.

Vous appartenez à la culture kanake. Quand vous êtes partis en France, vous avez reçu des anciens du clan un manou, un morceau de tissu symbolique qui devait vous aider à ne jamais oublier votre culture. En quoi consiste-t-elle ?

Le silence y est important ainsi que l’humilité. Le sens de l’écoute et de l’observation. Quand vous observez les choses, vous ne pouvez qu’être humble.

Vous parlez de silence et d’humilité. Pourtant aujourd’hui vous parlez et défendez les valeurs kanakes et l’indépendance du pays.

Tout dépend du contexte… La Nouvelle-Calédonie a besoin de visibilité. Il faut qu’on en parle.

Cette conscience politique, elle vous habite depuis l’enfance ? Elle appartenait à votre famille ? On sait que votre arrière-grand-père fut exhibé au jardin d’Acclimatation de Paris lors de l’Exposition coloniale de 1931.

Cette conscience m’est venue progressivement. Je me souviens lors de la visite de Giscard d’Estaing en Nouvelle-Calédonie, je devais avoir 8-9 ans et je brandissais des drapeaux français et chantais la Marseillaise, mais je voyais qu’une partie de la foule était mécontente et clamait « À la mer ». Petit à petit, ma conscience politique a grandi, nourrie par les “événements” terribles qui se sont passés, les morts, les émeutes.

Quel sentiment éprouviez-vous alors ?

Quand la communauté kanake s’est fait tirer dessus, nous, les jeunes, avons pris conscience de ce qui se passait et étions habités par un sentiment d’injustice. Nous dessinions Ataï, un héros décapité de la première résistance kanake à l’envahisseur français et rêvions de révolte tout en sachant que la révolte risquait d’être fatale à notre peuple.

Joueur professionnel, vous avez refusé de chanter “La Marseillaise” par respect pour vos origines ?

Un certain homme politique français avait déclaré qu’il y avait trop de noirs dans l’équipe de France de football. Il avait insulté la France, sans savoir d’où nous venions et pourquoi nous avions été choisis. Comme on le laissait parler, je me suis dit alors qu’il valait mieux être silencieux.

Quelles sont les différences entre les mentalités françaises et kanakes ?

Les deux mentalités sont différentes mais elles peuvent s’accorder si nous apprenons à nous connaître. La France doit connaître notre communauté.

Qu’est ce qui vous a surpris quand vous êtes arrivés en France métropolitaine à 17 ans ?

Tout m’a surpris mais j’avais envie de découvrir et d’apprendre. En France, j’ai été étonné par le chacun pour soi et par un sens de la famille très différent. En France, les grands-mères sont placées dans des maisons tandis que nous les gardons chez nous car elles ont à donner et partager.

À votre tour, vous avez envie de fonder une famille avec Adriana, votre épouse ?

Oui bien sûr mais tout dépend d’elle. C’est une notion européenne que de planifier une naissance. J’attends qu’elle soit prête et j’espère qu’elle le sera.

“Christian Karembeu – Kanak”, éd. Don Quichotte, 250 p., env. 17 euros.