L’affaire Trusgnach, une effrayante machination (archive)

Rétroactes sur une affaire qui a bouleversé la Belgique, en 1996. (Article paru le 24 décembre 1996)

Temps de lecture: 7 min

Propulsé à la une de l'actualité en novembre, l'enquête de moeurs concernant Elio Di Rupo s'est dégonflée, quatre semaines plus tard, comme une baudruche. Il n'en reste pas moins qu'une manne d'interrogations graves restent en suspens.

Comment et pourquoi cette machination a-t-elle été orchestrée ? Qui a provoqué les fuites vers la presse néerlandophone dans le but de précipiter l'enquête ? Quels ont été les rôles respectifs des différents corps de police ? Pourquoi ces corps d'élite ont-ils agi en continuelle rivalité ? Qui a poussé Olivier Trusgnach à modifier ses déclarations dans le but d'éclabousser le pouvoir politique ?

En exclusivité pour la presse quotidienne, nous avons pu accéder aux multiples pièces de ce dossier en forme d'imbroglio. Plus que d'apporter des éléments de réponses probants, l'analyse de ces pièces révèle, par contre, l'effrayante cacophonie politico-judiciaire qui a présidé jusqu'ici. Et on ne peut qu'adhérer au souhait exprimé par le ministre de la Justice Stefaan De Clerck de pousser les acteurs de ce mauvais film de série B à s'expliquer rapidement.

A l'origine de cette affaire, qui transpire la manipulation à chaque page, on trouve un informateur de la police judiciaire proche des milieux homosexuels bruxellois, liégeois et anversois. Selon lui, certaines cassettes vidéo à caractère pédophilique mettraient en scène les ministres Di Rupo et Grafé. Et un certain Trusgnach serait à même de fournir des éléments d'information sur ce sujet.

La PJ propose alors à son informateur de retrouver Trusgnach. Parallèlement, la gendarmerie (BSR) entame également une enquête sur ce jeune homme dont on ne sait pas grand-chose. On le retrouve en Grande-Bretagne. On passe un accord pour qu'il revienne en Belgique où il est recherché pour un vol commis chez un restaurateur limbourgeois qui fut son amant.

Le 20 octobre, Trusgnach rentre au bercail et se met à la disposition de la gendarmerie de Hasselt à laquelle il fait une première déclaration «spontanée» où le nom de Di Rupo est à peine évoqué. D'autres suivront. Adaptées au gré des rencontres avec soit la PJ, soit la BSR, qui n'hésitent pas à lui suggérer certaines réponses.

Il est urgent de comprendre

Mensonges évidents, contradictions criantes, la machine médiatique s'emballe néanmoins sous l'impulsion d'une fuite savamment orchestrée. La Chambre est saisie du dossier et le transmet illico à la Cour de cassation pour qu'elle accomplisse un complément d'enquête. Aussitôt après les témoignages de Trusgnach, deux nouveaux dossiers (un fatras de ragots et de déclarations contradictoires) sont transmis par le parquet général de Bruxelles. Chacun connaît la suite : Di Rupo est blanchi par la Cour de cassation et une loi temporaire est adoptée dans le but d'enrayer le carrousel des dénonciations à l'encontre d'un ministre.

Il est maintenant urgent de comprendre les raisons pour lesquelles la crème de l'appareil judiciaire de ce pays a pu monter un tel dossier de toutes pièces. L'orgueil blessé du troisième pouvoir a-t-il à ce point soif d'une revanche à prendre sur le pouvoir politique ?

Enquêtes sur l’enquête

Le 17 août 1996, la Belgique bascule dans l'horreur. La découverte des petites victimes de Dutroux et consorts crève soudainement l'abcès d'un aveuglement collectif. Il ne faut que quelques jours pour déceler les incroyables manquements dans la gestion des enquêtes sur les disparitions d'enfants.

Aussitôt mis en cause, magistrats, policiers et gendarmes étalent le spectacle navrant de leurs multiples et gravissimes dissensions. En coulisses, ils décident toutefois de redorer leur blason où s'inscrit, en lettres de pierre, une ligne de conduite largement éprouvée : «Chacun pour soi et rien pour tous». Les habitudes sont comme les mauvaises herbes, elles offrent une résistance indescriptible aux pires des intempéries. Et comme il fallait s'y attendre, la haine et la rancoeur offrent le meilleur des terreaux aux guerres fratricides...

Alors que chacun attend un renouveau démocratique, le décor psychologique reste définitivement planté. Tout est maintenu en place au sein du monde judiciaire pour organiser la réplique. Et tenter de dévier l'opprobre général sur une cible particulièrement propice au rejet populaire : la caste politique.

L'affaire Di Rupo-Grafé peut être lancée avec fracas. Mais il ne faudra que quelques jours pour apercevoir l'ahurissante histoire d'une machination grossièrement orchestrée sur fond de guerre entre les polices. Et découvrir le cauchemar d'un appareil judiciaire vicié jusqu'aux moindres de ses tréfonds.

Stefaan De Clerck, le ministre de la Justice, a saisi le comité P afin de faire toute la lumière sur le fonctionnement des services de police dans le cadre de cette affaire. On peut comprendre pourquoi... Et parallèlement, le Comité supérieur de contrôle a confié au juge Laffineur une seconde enquête destinée à mettre en lumière l'origine des fuites concernant ce dossier énigmatique.

Mais en attendant les conclusions de ces enquêtes sur l'enquête, un fatras de questions et d'interrogations graves ne peuvent manquer d'être soulignées.

Di Rupo - Trusgnach : une confrontation surréaliste

Le 26 novembre 1996, Francis Fischer entend Olivier Trusgnach à deux reprises. Il relate sa pseudo rencontre avec Elio Di Rupo au club «Le garage» : Un monsieur m'a abordé, a conversé avec moi et m'a offert un verre. Il m'a dit qu'il s'appelait Elio. (...) J'étais assez flatté par l'intérêt qu'il semblait me témoigner. (...) Il s'est montré gentil avec moi. Vous m'invitez à dire ce qui s'est passé ensuite. Je m'y refuse, parce que je veux d'abord consulter mon avocat.

Francis Fischer : «In kontakt met publiek vormden wij dus duidelijk een koppel», disiez-vous (traduction : «Dans nos contacts en public, nous formions véritablement un couple »). Cette relation avec Elio Di Rupo aurait duré neuf mois. Quels sont les témoins ?

Olivier Trusgnach : (...) Ce n'est pas à moi qu'il appartient de donner les noms de ces témoins. C'est aux autorités judiciaires qu'il incombe de le faire. (...) Je n'ai d'ailleurs pas moi-même voulu porter plainte. Ce sont les services de police judiciaire et de gendarmerie qui ont pris contact avec moi pour m'entendre.

Mais le sommet du surréalisme est atteint lors de la confrontation entre les deux hommes, le 28 novembre à 15 h 35.

Francis Fischer à Olivier Trusgnach : Confirmez-vous devant M. Di Rupo, les faits que vous avez rapportés à ce sujet ou plus exactement la dernière version que vous avez donnée des faits ?

O.T. : Je confirme entièrement ce que j'ai déclaré.

Elio Di Rupo : Je démens formellement l'entièreté de ces accusations.

F.F. à O.T. : Quand, où et dans quelles circonstances avez-vous fait la connaissance de M. Di Rupo ?

O.T. : Je renvoie entièrement à mes déclarations antérieures. (...) La décision a été prise (ndlr : avec son avocat) que je ne ferais plus aucune déclaration concernant M. Di Rupo.

E.D.R. : Je demande que M. Trusgnach précise au moins quand il m'a vu la première fois.

O.T. : Cela figure dans mes déclarations.

E.D.R. : Je demande que M. Trusgnach précise dans quel endroit il m'a rencontré pour la première fois.

O.T. : Cela figure dans mes déclarations.

F.F. à O.T. : Monsieur H., avec lequel vous avez eu une liaison début de l'année 1993, a déclaré notamment ce que voici : «A ma connaissance, Olivier Trusgnach ne pouvait pas connaître les deux ministres cités puisque je l'ai connu en décembre 92; il était majeur et m'a fait part de son désir de connaître ces deux ministres (...).»

O.T. : Si je connaissais M. H., cela ne veut pas dire que je lui ai parlé de mon passé. (...)

F.T. : Pourquoi M. H. mentirait-il ?

O.T. : M. H. a tendance à altérer la vérité.

F.T. : A quelles personnes avez-vous fait des confidences sur le fait que vous aviez connu M. Di Rupo, voire avoir eu une relation avec lui à l'âge de 15 ans ?

O.T. : J'en ai parlé avec des amis, mais ce sont des amis qui sont prêtres dans l'Eglise catholique. Je ne veux pas vous dire leur nom parce qu'ils sont tenus au secret de la confession. (...)

E.D.R. : Pourquoi m'avez-vous mis en cause, alors que vous savez bien que ce n'est pas vrai ?

O.T. : Tout ce que j'ai déclaré est la vérité, mais ce n'est pas moi qui ai eu l'intention de déposer plainte; c'est la gendarmerie qui m'a invité à faire une déclaration. (...)

E.D.R. : (...) Je n'ai obtenu aucune réponse à toutes les questions se rapportant à des faits précis.

O.T. : Je constitue moi-même une preuve vivante. Quand on déclare quelque chose, on part du principe que l'honneur de soi-même est un des biens les plus importants. Je renvoie ici à l'Eglise catholique, où l'honneur de la personne est considéré automatiquement comme un des biens les plus importants.

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