«Notre système de santé est menacé de mort»

Le livre, publié aujourd’hui en néerlandais, devrait faire l’effet d’une bombe. Titré Le prix de notre santé, il est signé par le plus célèbre des économistes belges de la santé, Lieven Annemans. Et met franchement en garde contre les périls qui menacent notre système de santé, impayable sans réformes drastiques. Pour le professeur à l’UGent et à la VUB, s’il y a dix ans encore, on pouvait se targuer de disposer du « meilleur système de santé du monde », celui-ci est aujourd’hui « incontestablement miné, sapé petit à petit sur ses bases. Certes, on affiche toujours un bilan positif, avec de bons services de santé, des médecins très bien formés, des traitements bon marché et une couverture globale de la population. » Mais « ce système est en train de disparaître. La croissance du budget, telle qu’elle était encore il y a peu, à 4,5 % par an aboutirait à ce qu’en 2058, quasi un tiers des ressources soient consacrées aux soins de santé. C’est intenable. Par contre, la limiter, comme en 2013, à 2 % ne suffit même pas à rencontrer les défis du vieillissement de la population. Et cela, c’est en renonçant à toute nouveauté technologique ».

Pour le spécialiste, le système n’est pas tenable sans faire des économies là où l’argent est aujourd’hui gaspillé. Un exemple ? « L’utilisation intensive de l’informatique combinée au fait de rendre obligatoire le passage par un médecin généraliste, qui devient le vrai gestionnaire de la santé. Je ne suis pas pour le dirigisme, mais le généraliste doit servir de coach. Si un patient a déjà vu deux orthopédistes, un système informatique central doit prévenir le généraliste qui pourra déconseiller d’aller en voir un troisième. Un système qui permet le gaspillage n’est pas vraiment équitable. »

Autre recette : l’investissement dans la prévention. « On investit aujourd’hui 50 % moins que la moyenne de l’OCDE. Or, cela peut faire la différence. Mieux vaut éteindre tôt l’incendie de la maladie que d’attendre que le feu consume le toit. Et gagner des années de vie en bonne santé à moindre coût. Car il ne faut pas oublier qu’une population plus longtemps en bonne santé, c’est positif pour les gens, mais aussi pour l’économie du pays. »

Pour le spécialiste, il faut arrêter d’adopter toute l’innovation médicale, quel que soit son prix. Et avoir le courage de dire qu’il y a des limites… et des choix à faire. « On doit faire des choix, avoir des seuils et des limites. Une année en bonne santé est estimée aujourd’hui à environ 40.000 euros. Cela veut dire qu’il faut adopter un traitement s’il coûte 80.000 euros mais offre deux années de survie en bonne santé. Mais qu’il faut y renoncer s’il offre seulement trois mois de survie. Cela va donner un signal clair aux firmes pharmaceutiques. Cela leur dit où sont nos seuils sociétaux. Sinon, elles doivent adapter leur prix ou leur cible thérapeutique. »

Mais cela veut dire que l’on met clairement un prix sur une vie humaine. Jusqu’ici, c’était un tabou. « On le fait déjà implicitement. Si on n’organise pas de dépistage du cancer du sein à partir de 40 ans, mais à partir de 50, c’est parce que cela coûte trop cher pour ce que cela rapporte. On fixe donc déjà implicitement une valeur à une année de vie. Il faut oser le faire explicitement et montrer que toute la recherche ne peut être accessible à n’importe quel prix. »

Le chercheur insiste surtout sur l’investissement nécessaire dans les nouvelles technologies, comme les multiples senseurs qui peuvent améliorer les traitements : « Pour la première fois de notre histoire, nous disposons de technologies digitales qui vont diminuer les coûts. Jusqu’à présent, les technologies étaient toujours plus efficaces mais aussi plus chères. Aujourd’hui, elles vont améliorer la santé, mais aussi épargner de l’argent. Mais il faut que le gouvernement arrête de gérer la Sécu par silos. Et ose estimer combien investir dans un nouveau dispositif peut rapporter au budget des soins de santé. »

Une des clés proposées par Annemans est la réforme du financement des hôpitaux, aujourd’hui financés à l’acte, système « qui creuse les déficits en s’emballant ». L’expert tranche pour financer au forfait. Un malade « vaudra » une somme fixe par pathologie. Mais Annemans veut neutraliser les effets pervers : « Un malade plus sévère doit rapporter davantage d’argent à l’hôpital, ce qui empêchera tout effet d’aubaine et de problèmes d’accès. Un strict monitoring est donc nécessaire, tout en respectant strictement la vie privée, bien entendu. Car ces données ne peuvent être exploitées par des acteurs économiques, comme les assureurs de santé par exemple, qui pourraient s’en servir pour profiler les assurés ». Le système mettrait fin aux prélèvements d’une partie des honoraires des médecins et au cercle vicieux qui pousse à la consommation d’actes. Et donne 10 % de bonus selon des critères objectifs de qualité.

Reste les innombrables difficultés : dans un pays qui compte sept ministres de la santé, investir de l’argent dans les Communautés, en charge de la prévention, pour diminuer le coût des soins au fédéral tient du casse-tête institutionnel.