Profession, artiste. Statut, cafard

Quand Kafka rencontre la bohème, c’est le quotidien des artistes aujourd’hui. Derrière les réformes du statut d’artiste entre autres polémiques sur ces régimes intermittents, il y a des vies et des réalités mal comprises. Avec «L’âme des cafards», David Murgia lève le voile. Bienvenue en Absurdie!

Temps de lecture: 4 min

On dit du cafard que c’est l’espèce vivante la plus résistante au monde, capable de survivre à n’importe quelle catastrophe. Même décapitée, la bestiole continue de vivoter. Mais c’est oublier une autre race, celle des artistes, tout aussi résiliente, apte à survivre dans des conditions de plus en plus extrêmes. Certes, on ne leur coupe pas la tête, mais l’époque décapite une bonne partie de leur habitat naturel, la culture. Coupes dans les budgets, réformes du statut d’artiste, économies à tous les étages : si la Belgique n’est pas (encore) la plus mal lotie sur le terrain européen, l’époque n’invite pas à considérer les artistes comme une espèce protégée.

Dans L’âme des cafards, à l’affiche du prochain Festival XS, David Murgia s’inspire de son vécu dans les dédales de l’Onem et des absurdités rencontrées dans la défense de son métier de comédien, pour élargir son propos aux fissures de l’ordre économique et moral, au déploiement des politiques d’exclusion, au chômage en général. David Murgia n’est pourtant pas à plaindre, lui qui fait fureur au sein du Raoul Collectif (Le signal du promeneur), qui tourne allègrement Discours à la Nation, élu meilleur spectacle de l’année en 2013, et que l’on verra bientôt au cinéma dans les films de Bouli Lanners ou Tony Gatlif. C’est toute l’ironie de cette histoire : ce jeune auteur et comédien belge n’a quasiment jamais été sans travail. « Tout s’est enchaîné tellement vite pour moi que je n’ai pas fini le Conservatoire. J’ai dû choisir : soit j’avais mon diplôme, soit je validais mes contrats pour avoir mon statut d’artiste. » C’est justement à l’époque où il travaille le plus que la machine le prend en grippe. Alors qu’il triomphe à Avignon avec Discours à la Nation, l’Onem le convoque pour vérifier qu’il cherche un travail convenable, le gratifiant de conversations téléphoniques homériques avec une bureaucratie obtuse. En voici un extrait, à la base de son spectacle : « Monsieur, je suis disponible demain, car c’est mon jour de relâche, en revanche je ne suis pas disponible sur le marché de l’emploi. / Si vous n’êtes pas sous contrat demain, venez à la réunion, on va vous expliquer comment faire pour trouver de l’emploi. / J’ai un emploi, je n’en cherche pas d’autres. / Si vous n’êtes plus demandeur d’emploi, vous devez alors quitter le statut de demandeur d’emploi. / Comme je vous le disais la semaine dernière, je suis de ceux qui sont rangés dans le non-existant “statut de l’artiste” ou ladite “règle du bûcheron”, que l’on applique également aux pêcheurs en mer. / Ah, vous êtes bûcheron ? / Non. / Ah, vous êtes pêcheur en mer ! / Non, artiste. / Si vous n’êtes pas sous contrat demain, venez à la réunion, on va vous expliquer comment faire pour trouver de l’emploi. »

L’ignorance est totale sur la nature intermittente de son métier et sur ses réalités. « Tous les lundis, je devais déposer une photocopie de mon C4. Un jour, je ne pouvais pas car j’étais à la première d’un film à Paris, mais c’est impossible de leur expliquer ça. Aujourd’hui, je ne suis pas sous contrat pour écrire ce projet mais ça me prend jour et nuit : comment expliquer cela ? Au téléphone, on vous dit : “Je vous comprends mais je ne suis que fonctionnaire.” Tout cela dit beaucoup de la frustration à ne pas pouvoir vous mettre dans des cases. Ça raconte beaucoup du flagrant délit d’inutilité constamment reproché aux comédiens. Dans l’état de crise actuel, on veut pouvoir pointer les gens du doigt. Je comprends l’ambiguïté dans l’opinion publique autour du statut d’artiste, avec la pression que met la société. La classe subalterne marche sur plus bas qu’elle. Quand, sous la pression, les murs se resserrent, les gens se montent les uns sur les autres. »

L’âme des cafards du 13 au 15 mars au National, Bruxelles. Dans le cadre du Festival XS.

www.theatrenational.be.

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info
La UneLe fil info

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une