1914, le martyre de nos villes et villages

La Première Guerre mondiale, ce sont 19 millions de morts. Un chiffre effarant, effrayant, qui suffit peut-être à lui seul à situer l’horreur du conflit, dont on célèbre le 100e anniversaire du déclenchement. Le chiffre inclut 10 millions de pertes humaines parmi les militaires, et quasi autant, 9 millions, parmi les civils. À titre de comparaison, le conflit de 1940-45 aura encore davantage de répercussions sur les civils : sur 80 millions de morts durant la Seconde Guerre mondiale, 45 millions sont des civils. En 1914, tout au début de la guerre donc, les civils belges ont été durement frappés par l’armée allemande, avec des épisodes de massacres honteux qu’il convient de ramener à la surface de l’Histoire, et de ne jamais oublier. Le massacre de ces civils fera l’objet de plusieurs commémorations, notamment au travers d’une très belle exposition itinérante organisée par la Province de Namur en collaboration avec l’asbl Qualité-Village-Wallonie. Elle sera présentée du 23 août au 19 novembre 2014 dans sept communes namuroises théâtres d’exactions allemandes (*).

La province de Namur n’est pas la seule à avoir été touchée, mais c’est là que les trois massacres les plus importants, en termes de nombre de civils tués au début de la Guerre, ont eu lieu : le 20 août 1914 à Seilles (Andenne) où 262 personnes ont été tuées (et 210 bâtiments détruits), le 22 août à Tamines (383 morts, 240 bâtiments détruits) et le lendemain, 23 août, à Dinant (674 morts, 1.100 bâtiments ravagés). Les chiffres, à nouveau, situent l’ampleur des massacres de civils. La liste (en infographie interactive ci-dessous) dévoile notamment les six autres noms des localités où plus de 100 civils ont été tués par les Allemands entre le 5 et le 26 août 1914 : 248 morts à Louvain (Brabant flamand), 218 morts à Ethe (Luxembourg), 156 morts à Aarschot (Brabant flamand), 133 à Arlon (Luxembourg), 118 à Soumagne (Liège) et 108 à Melen (Liège). Pourquoi de tels massacres, au tout début de la Guerre, alors qu’il n’y a eu aucune levée massive de la population contre les Allemands qui avancent à travers la Belgique ? « Il y a deux explications », nous résume Axel Tixhon, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Namur. « La première est la croyance au sein des soldats allemands qu’il y aura chez les civils belges une résistance organisée. C’est la légende des francs-tireurs ». Les Allemands sont en effet convaincus que des civils cachés et armés vont tirer sur eux n’importe où et n’importe quand ! L’autre explication est plus évidente : « Les troupes allemandes ont sciemment organisé ces massacres, avec l’ordre de le faire », précise Axel Tixhon. « Vu le nombre de cas et le fait qu’ils soient perpétrés par les différentes armées allemandes, on peut penser que des consignes ont été données pour terroriser la population belge. Des témoignages, des écrits attestent de ces ordres, notamment au sein de la 3e armée allemande, l’armée saxonne, qui traverse l’est de la Belgique, le Condroz et s’attaque à Dinant. » Le cas de Dinant montre toute la brutalité allemande et son esprit de vengeance. « Plusieurs facteurs s’additionnent à Dinant pour expliquer le massacre », raconte encore le professeur Tixhon. « Le 15 août, les Allemands tentent de prendre le pont, enjeu stratégique majeur, mais sont repoussés par l’armée française. Cet échec des Allemands est salué par les habitants, qui font la fête le soir du 15 août. Les Allemands vont le voir. La nuit du 22 au 23 août, un autre incident va énerver les Allemands. Ils tentent d’entrer dans la ville, mais, dans la confusion de la nuit, certains Allemands sont victimes de tirs d’autres Allemands… Ils pensent qu’il s’agit de francs-tireurs. Le 23 août au matin, la 3e armée allemande va prendre la ville, avec des ordres précis, notamment de “purger” la ville, c’est le mot utilisé. » Les exécutions vont suivre, des gens vont être arrêtés puis fusillés. On recense au final 674 civils, des hommes mais aussi des femmes et des enfants passés par les armes à Dinant, alors que 1.100 habitations sont incendiées. Les violences faites aux civils ne sont pas forcément liées aux combats en cours, on le voit. Ainsi, à Tamines, ce n’est que le lendemain des affrontements que les Allemands rassemblent les otages sur la place Saint-Martin pour les fusiller froidement. À Louvain, où 248 personnes perdront la vie, c’est la panique des soldats, suscitée par des “tirs amis”, qui déclenche les violences du 25 août. L’incendie volontaire de la bibliothèque de l’Université et la destruction du patrimoine médiéval répondent à une politique de punition.

Un quart des Belges ont fui

Parmi les violences faites aux civils, les historiens relèvent aussi les viols, largement répandus, mais rarement rapportés sous forme de témoignage, à cause de la honte des victimes. Des prises d’otages ont également eu lieu, les Allemands emmenant de force des groupes d’hommes de tous âges, espérant ainsi se protéger d’éventuelles attaques de francs-tireurs. Les otages sont aussi arrêtés pour subir des représailles suite aux coups de feu tirés sur l’envahisseur. Des hommes suspectés d’être des francs-tireurs seront aussi parfois envoyés dans des camps de prisonniers en Allemagne. Mais, dans plus d’une centaine de localités belges, des civils ont bel et bien été assassinés, massacrés. Les exécutions se déroulaient généralement selon un même mode opératoire, rapportent les concepteurs de l’exposition de la Province de Namur : après avoir rassemblé des civils dans un lieu stratégique du village (place, ferme, église), les Allemands les ont emmenés dans un endroit isolé et ont procédé à l’exécution de ceux-ci. Et la peur engendrée par les récits de ces atrocités a poussé des milliers de Belges à fuir. En octobre 1914, un quart de la population belge avait trouvé refuge aux Pays-Bas, en France ou en Grande-Bretagne. Sinistre guerre. Des épisodes à ne jamais oublier.

In Flanders Fields

Des dizaines d’événements sont organisés pour commémorer le début de la guerre 14-18. Pour les activités en Wallonie et à Bruxelles, nous vous conseillons de parcourir le site www.commemorer14-18.be/, qui permet d’en apprendre beaucoup sur le déroulement du conflit et de se tenir informé des différents événements à venir. À Bruxelles, l’exposition “14-18, C’est notre histoire” est désormais ouverte au Musée Royal de l’Armée et d’Histoire militaire, au Cinquantenaire. Nous vous recommandons aussi une autre exposition magistrale, à voir absolument à Ypres, celle du musée “In Flanders Fields”, installé dans la Halle aux Draps, sur la Grand-Place de la ville martyre de la Première Guerre.

Le musée “In Flanders Fields” raconte l’invasion de la Belgique, les premiers mois de la guerre de mouvement, les quatre années de guerre des tranchées dans le Westhoek, puis la fin de la guerre et les commémorations. Vous y trouverez notamment une collection impressionnante de documents, d’armes, d’uniformes, de témoignages originaux remarquablement mis en scène. Pour rappel, “In Flanders Fields” est le titre d’un poème écrit par un soldat anglais en 1915 et qui commence par ces mots : « Dans les champs de Flandres, les coquelicots ondulent entre les croix alignées. » La plupart des écoliers anglophones connaissent par cœur ce poème qui rend hommage aux victimes du conflit, notamment aux milliers de soldats du Commonwealth morts sur le front de l’Yser.