A Zaatari, tout le monde charrie des poids trop lourds

Ceci n’est pas une ville. L’avertissement, répété, émane des responsables de l’ONU ou de l’UE rencontrés au camp de Zaatari. Pas une ville, mais 100.000 habitants quand même, sur un gros kilomètre carré. Points communs : ils sont tous syriens, réfugiés et traumatisés. Nous sommes ici à quelque 15 km de la frontière syrienne, côté jordanien.

Le camp de Zaatari n’a pas bonne réputation depuis sa création le 28 juillet 2012. Les réfugiés qui y arrivent cherchent à le fuir au plus vite. Mais les choses vont mieux. « C’était un trou en enfer, témoigne l’Allemand Kilian Kleinschmidt, nommé responsable du camp l’an passé par le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies (UNHCR). On avait la trouille d’entrer dans ce camp ! La police y recevait des pierres, les manifestations se multipliaient, le chaos régnait, avec des bandes de hors-la-loi qui tenaient le haut du pavé. »

Une situation qui s’explique. « Ici, les gens viennent en grande majorité de la région délaissée de Deraa, juste de l’autre côté de la frontière, connue pour sa turbulence et son esprit frondeur même avant la crise. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant que la contestation ait commencé dans cette ville il y a trois ans. Les réfugiés arrivent avec un trop-plein de frustrations, ils ont tout abandonné, tout perdu. Ils en veulent à la terre entière de les avoir laissés à leur triste sort. C’est un terrain fertile pour les mauvais garçons. »

Sous l’impulsion de Kleinschmidt, qui s’amuse du titre de « maire » que certains lui accolent, la reconquête des cœurs a commencé. « On a cessé de les considérer comme des nombres de bouches à nourrir, de gens à loger et à soigner, mais on les a pris comme ce qu’ils sont : des êtres humains. On a cherché les meneurs parmi eux, on a entamé le dialogue. On a amélioré les infrastructures, routes, électricité, etc. »

Résultat ? Le calme est revenu. Une division par trois de la délinquance en 2014, et une sécurité donc accrue. Les gens comprennent qu’ils sont là pour longtemps, contrairement à ce qu’ils espéraient. Mais, chacun en convient, les adolescents restent un problème. Les enfants vont de plus en plus à l’école – l’Unicef en a ouvert maintenant trois dans le camp – mais les plus âgés veulent gagner leur vie, se battent et n’obéissent plus à personne.

A Zaatari, tout le monde charrie des poids trop lourds. Des histoires terribles, des histoires qui expliquent l’exil. Massacres, viols, bombardements. Et des centaines de nouveaux réfugiés arrivent encore toutes les nuits. Avec leurs histoires.

« Avec les bombardements, explique ainsi Malak, 27 ans, il y avait beaucoup de morts au village, dont un de mes cousins et son père. Deux de mes frères et deux oncles ont été emmenés en prison, on n’a plus de nouvelles, on craint le pire. » Malak et son mari Amjad, plombier de son état, n’ont plus rien. Sauf leurs enfants, leur fils Louhaï qui n’a pas trois ans, et leur fille Sirin, née il y a juste 20 jours. « Tous les gens sont contre ce régime sanguinaire, s’exclame Amjad. Les rares soutiens du régime sont ceux qui en profitent, les privilégiés. Nous avons l’espoir, grâce à Dieu, qui nous aidera. Nous ne voulons pas subir le sort des réfugiés palestiniens ! »

Il y a le camp. Mais Zaatari, c’est aussi le nom d’un gros village, où de nombreux réfugiés se sont installés. Car plus de 80 % des 600.000 réfugiés syriens ont préféré tenter leur chance dans les villes et villages jordaniens plutôt que dans les camps. Ainsi Zaatari-village est passé de 15.000 habitants à 22.000 ces derniers mois.

Curieusement, beaucoup de réfugiés arrivés ici viennent de la région de Homs, pourtant plus proche du Liban. « C’est tribal, explique Fatiha al-Khalidi, une habitante qui s’occupe d’un orphelinat. Il existe des liens de sang historiques entre des tribus de Homs et nous. » L’irruption de ces arrivants suscite de nombreux problèmes. « Les classes dans les écoles ont doublé leur nombre d’élèves, passant à 50, on doit donner cours le matin pour les filles et l’après-midi pour les garçons. Les ressources locales en eau sont insuffisantes – on a eu deux semaines sans eau courante cet été –, ce qui entraîne des tensions. Et puis les Syriens ont fait augmenter le prix des loyers et baisser les salaires des manœuvres. »

La traversée du village révèle un phénomène désormais typique : les jardins de nombreuses maisons abritent des tentes. « Je suis venu avec ma famille en novembre dernier d’un village près de Homs, je n’ai jamais pensé à aller au Liban car ma sœur habite ici depuis son mariage avec un cousin en 1988 »  : Najib, 65 ans, drapé dans sa robe et keffieh blancs, vit lui-même dans une grande tente achetée à tempérament 600 dinars (600 euros).

En Syrie, les choses étaient allées trop loin, explique ce fermier. « Les gens étaient massacrés. Et puis, il y a eu les viols de plusieurs de nos femmes devant leur mari. » Sa voix baisse. Il y a des choses dont on ne parle pas.

Ahmed Khalaf al-Haddad, lui, a préféré installer sa tente à l’orée du village. La vue, au loin, donne sur le camp de réfugiés, où il n’irait « pour rien au monde ». Cet instituteur de 52 ans est arrivé le 20 octobre 2013 avec sa femme et leurs sept enfants. « Ecole fermée, électricité coupée, salaire non versé, la vie s’est arrêtée au village près de Homs. Quand il n’y a plus eu de pain et qu’on a commencé à avoir faim, on a su qu’il était temps de partir. En plus, on cumulait les bombardements du régime et un vrai chaos chez nous avec des groupes armés hors la loi. »

Comme nombre de réfugiés, Ahmed et sa famille vivent des coupons délivrés par l’UNHCR. « Certains travaillent dans les fermes aux alentours, mais c’est interdit ! Le plus dur, c’était en décembre, quand des trombes d’eau se sont abattues sur la région. » L’instituteur admet qu’il n’envoie pas ses enfants à l’école. Mais il préfère parler de politique, comme tous les réfugiés. « Nous savons ce qu’est la réalité du régime en Syrie, je peux donc vous dire qu’il n’y aura pas de règlement politique possible avec ces gens-là. La solution sera militaire, inch Allah ! Cette révolution devait arriver, mais pas de cette façon : les civils sont devenus les otages de ce conflit. »

Jihad et Sahar, quatre enfants et des journées d’ennui

Les pièces qui composent la « maison » sont deux conteneurs contigus. Une porte et des petites fenêtres. Vingt mètres carrés chacune environ. Des matelas, un chauffage à gaz et une vieille télévision dans le premier, où nous sommes reçus. Seul luxe : deux canaris dans leurs cages, à l’entrée.

Jihad al-Hamad et sa femme Sahar, trentenaires, viennent de Cheikh Miskin, près de Deraa. Ils ont quatre enfants, entre 10 et 2 ans. Ils sont arrivés le 1er janvier 2013. Ils se sont décidés à partir quand la maison de leur voisin s’est effondrée sous les bombes. Il y a un mois, ils ont appris que leur maison, à son tour, avait été détruite dans un bombardement. « Nos enfants aînés sont encore effrayés quand ils entendent des avions ou quand des gens tirent des coups de feu en l’air pendant un mariage », dit Sahar, voilée comme toutes les femmes du camp.

La vie est difficile à Zaatari. « Nous avons les coupons que l ONU nous donne, maintenant qu’il y a deux supermarchés, c’est mieux, on peut y choisir nos achats ; avant on devait se contenter des rations alimentaires. »

Jihad, au début, allait gagner quelques sous en bossant au noir à la ville, al-Mafraq, non loin d’ici. « C’est illégal, mais on le faisait. Maintenant, ils sont devenus plus stricts et ils renvoient en Syrie les gens pris à travailler, j’en connais ! Alors j’ai arrêté. Ici, au camp, je peux travailler une semaine tous les deux mois au service des poubelles, on gagne 30 dinars (30 euros), mais il y a une grosse compétition pour obtenir le boulot. »

Alors, la journée se passe dans l’ennui. De longues conversations avec le frère et sa famille, eux aussi exilés et installés à proximité immédiate. Cigarettes et thé rythment les journées. « Ce n’est pas notre genre de rester à rien faire, c’est frustrant », tient à préciser Jihad, de sa voix fluette qui tranche avec sa barbe noire.

Il y a bien les « Champs-Elysées », la rue principale du camp baptisée ainsi par ironie parce qu’elle y héberge des centaines de petites échoppes. « Il faut donner de l’argent à des caïds pour y ouvrir un commerce, je le sais, je connais des gars qui ont dû le faire », précise Jihad.

La majorité des réfugiés qui passent par Zaatari cherchent à quitter le camp rapidement et de trouver un logement ailleurs. « Pour cela, il faut pouvoir payer un loyer, s’excuse Jihad. Quatre cents dinars, parfois. Comment alors nourrir mes enfants si je ne peux pas travailler ? »

Un responsable du Haut-Commissariat aux réfugiés, qui gère le camp, nous avait prévenus : « Pas de questions sur la politique, vous avez bien compris ? » Mais, après quelques minutes, Jihad n’y tient plus. « La Syrie nous manque terriblement. Mais nous n’y retournerons pas tant que Bachar el-Assad sera au pouvoir. Moi j’ai été accusé d’aider les “terroristes”, comme ils disent. J’ai eu de la chance et quelques amis aussi : le juge savait que nous étions innocents et ils nous ont relâchés non sans nous avoir battus pendant six jours. D’autres du village, une quinzaine, ont été emmenés à Damas et personne n’a plus jamais entendu parler d’eux. »

Comme tout le monde, ici, Jihad ne croit nullement en une solution politique. « Trop de pays soutiennent Bachar. Mais la révolte est la volonté de Dieu. »

Ce reportage a été rendu possible grâce à l’invitation d’une dizaine de journalistes par le European Journalism Centre de Maastricht, financée par la Commission européenne. Echo, l’agence humanitaire européenne, a organisé visites et rendez-vous.