Nathalie Rykiel: «L’élégance, un mythe à casser»

Le jour-là, Nathalie Rykiel est à Bruxelles pour dédicacer son livre. La séance se passera le soir même à la boutique Rykiel du boulevard de Waterloo. Pas de librairies, ou si peu, pour ces séances qu’elle veut intimistes et prétextes aux discussions. Elle aime ça. D’ailleurs, si elle a déjà écrit un premier roman autobiographique, “ Tu seras une femme, ma fille ”, en 2010, la notion d’élégance, dans ce manifeste, se déroule surtout au fil de ses souvenirs. De sa mère que la petite fille regarde se préparer le soir en s’enroulant dans des bijoux, du pédiatre de ses enfants, de l’infirmière qu’elle côtoie depuis près de vingt ans, de la jeune cliente tombant amoureuse d’un pull et à qui Sonia Rykiel finit par l’offrir… L’élégance s’étire au fil des digressions. Elle s’égrène dans des citations qui font l’histoire de la maison : Le pantalon, c’est l’égalité. Pas l’égalité avec les hommes mais avec les femmes qui ont de jolies jambes. Dixit Sonia Rykiel en reine mère et de la maille. Ou encore : Il faut des diktats pour que la mode puisse se démoder, que son industrie, ses médias vivent, et des diktats, l’élégance n’en a aucun. Fugace, elle ne se capture pas. C’est peut-être ce qui la rend désirable. Dixit Nathalie Rykiel, en reine d’un autre style.

En attendant, elle débarque à l’Hôtel Amigo, gilet en fourrure et chaussures pailletées, incarnation douce et sévère de cette élégance parisienne très personnelle. Elle a baigné là-dedans, Nathalie Rykiel. Passant un bac scientifique pour faire plaisir à son père, s’essayant au court-métrage, elle finit tout de même par défiler pour sa mère à 20 ans – l’année où son père meurt brutalement – et met ensuite en scène les défilés de la maison. Lors de sa première grossesse, en 1983, elle crée Rykiel Enfant, et ne cesse ensuite de développer les univers autour de la griffe : la seconde ligne de prêt-à-porter Sonia by Sonia Rykiel en 1989, les parfums en 1993, les sex-toys en 2002, la lingerie en 2004. Pendant longtemps elle met sa mère en avant, avant de finalement se poser à côté d’elle. Elles saluent ensemble à la fin des défilés, elles se relaient pour les interviews. Elle cumule les fonctions de directrice générale et directrice artistique dès 1995, elle pose pour la campagne du parfum Rykiel Rose en 2000, avant de devenir présidente de Sonia Rykiel en 2007. Aujourd’hui vice-présidente du conseil d’administration de Sonia Rykiel, qu’elle a adossé au groupe Hongkongais Fung Brands il y a deux ans, loin d’elle l’idée de restreindre l’élégance à un discours sur les chiffons. Que du contraire. Comme sa mère, elle est classée dans le camp des intellectuelles plutôt que dans celui des modeuses. L’histoire familiale se passe rive gauche, comme sa vie, et elle compte plus d’amis artistes que stylistes. Faisant de cette notion de mode un concept complet de vie, elle convie la danseuse Sylvie Guillem, le mathématicien et directeur de l’institut Poincaré Cédric Villani, le metteur en scène Arthur Nauzyciel, la chanteuse et comédienne Izïa, le pâtissier Pierre Hermé, la dessinatrice Claire Bretécher, le jardinier Pascal Cribier, la photographe Valérie Belin, le directeur du musée Galliera Olivier Saillard ou l’écrivain Emmanuel Carrère, à donner leur vision de l’élégance. Et, par là

même, les définit comme élégants. Et il n’en fallait pas moins pour que l’élégance soit prétexte à parler de la vie tout court.

L’élégance, c’est désuet ?

En prenant le parti de parler d’élégance, je n’avais surtout pas envie de me conforter dans le passé, au contraire. En femme de mon époque, je soulève une question sur notre époque. Les codes et clichés de l’élégance ont disparu ou ne sont plus tels qu’on nous les a appris. Ça ne veut pas dire que cette notion n’existe plus. Elle a évolué, voilà tout.

Alors elle se trouve où, cette élégance ?

L’élégance, c’est un mythe à casser. On n’est pas élégant du soir au matin. C’est un moment dans lequel il y a à la fois un aspect esthétique, mais surtout une éthique, une morale. C’est l’ensemble des deux qui crée la grâce. C’est quelque chose qui ne se définit pas. D’ailleurs, l’élégance ne donne jamais ses ficelles. Si vous les avez, ce n’est plus élégant.

On peut s’autoproclamer élégant ?

Surtout pas ! On ne peut pas s’appréhender élégant. On peut se plaire. On doit se plaire. Mais c’est plutôt dans le regard des autres qu’on est élégant. Mais ce n’est pas un but à atteindre.

C’est triste que ce soit furtif, non ?

Si on a envie de rêver, on peut rester dans le passé et vivre cette élégance à l’ancienne. Mais si on veut vivre dans son temps, on ne vit que des moments d’élégance. C’est sans doute ça, être adulte, accepter que ce soit furtif. Comme le bonheur. On n’est pas heureux tout le temps, on vit des moments de bonheur. Sinon, on reste des enfants. Des élégants, j’en connais plein, mais ils ne le sont pas tout le temps. Parfois ils parlent mal, ils jurent, ils crient. Mais c’est la vie.

Vous saviez dès le départ que vous vouliez parler d’élégance ?

La maison d’édition avait l’idée d’explorer la notion de beauté, avec une approche plutôt modeuse. Mais ça ne m’intéressait pas. Quand je leur ai donné la liste des noms avec lesquels j’allais travailler, ils étaient scotchés. Ils ne s’attendaient qu’à des gens de la sphère mode. Mais je voulais être accompagnée avec une ouverture à tous les domaines, comme la danse, les jardins, la pâtisserie ou les mathématiques. Certains de ces invités sont des amis, d’autres pas, mais j’avais envie de les rencontrer. C’est incroyable de se dire, comme Pascal Cribier le raconte, qu’une balade dans un jardin a sans cesse une élégance différente qu’un jardin n’a pas de valeur marchande mais que des roses ou des arbres en ont une.

Ils ont un point commun, ces élégants ?

Dans le fond, ils ont tous quelque chose d’anti-conventionnel. Avec des attitudes très fortes et différentes. Sylvie Guillem a ce courage incroyable, elle est à la fois intransigeante et insoumise. Izïa rit fort, fume fort et débite des putain, putain, putain sur scène… Pourtant, quelle élégance ! Cédric Villani a ce look merveilleux (dandy trentenaire à l’ancienne, avec nœuds papillons surdimensionnés, éventuels jabots et autres éléments précieux, NDLR) mais c’est d’abord pour parler d’élégance mathématique que je le voulais, parce qu’il y a une manière élégante de mener une démonstration mathématique. Moi, je suis beaucoup plus littéraire, j’avais un père intellectuel, et cette approche large me semblait incontournable pour rendre cette notion intéressante et avec du sens. Dans votre livre, vous définissez la maison Rykiel à ses débuts comme un manifeste féminin, sensuel et féministe qui émanait du vêtement… Ça fait partie de l’ADN de la maison. C’est une mode, un style, mais c’est surtout une idée de la femme. Qu’importe qu’elle soit blonde ou rousse, elle est en mouvement, dans son époque, elle travaille, elle se cultive. C’est une amante, une amoureuse. Elle réfléchit. C’est une femme vivante.

C’est rare les maisons de mode avec un tel ADN, non ?

C’est un métier où l’on part vite en vrille. Les maisons sont nombreuses mais celles qui impriment réellement sont celles qui ont une signature forte. Aujourd’hui, les maisons sont plus importantes que les figures. Les stylistes restent dans l’ombre. La maison Rykiel existe dans son idée de la femme. Il y a eu les sex-toys en 2002, la collaboration avec H & M des années après celle avec les 3 Suisses. Mais c’est toujours la même idée de la femme au fil des collections et des collaborations, celle d’une femme pionnière et libre, plus que libérée, qui assume un rapport de séduction tout en étant pleinement indépendante.

Rykiel, c’est une histoire de femmes, donc ?

Indéniablement. C’est une femme qui l’a inventée et Lola, ma seconde fille (elle en a trois, NDLR) fait partie de la troisième génération à travailler pour la maison. Elle dirige les relations presse de Rykiel à New York. J’aime cette idée de continuité.

Vous avez l’impression d’être une femme forte ?

Quand je vois toutes mes fragilités, je me dis que je suis très forte de les surmonter. Les gens pétris de certitudes ne m’intéressent pas. J’aime ceux qui sont dans le doute et ont du talent. Nous sommes des éponges. Le monde est violent, il est dur. On ne peut pas être dans l’impassible.

Vous êtes féministe ?

Il y a trente-six mille façons d’être féministe. Parce que je suis indépendante et que je veux l’indépendance de toutes les femmes, c’est un discours qui me semble indispensable. Mais uniquement dans un rapport doux et amical, pas dans une posture guerrière. Il y a encore beaucoup à accomplir et à conquérir. L’égalité des salaires n’existe toujours pas aujourd’hui. Et le fait même de se poser encore la question du timing entre boulot et vie personnelle est problématique. Je participais il y a peu à un colloque autour de l’entreprise et on y disait notamment que les femmes cachent encore leur grossesse parce qu’elle est vécue comme une fragilité.

Du coup, vous fêtez la Journée internationale des droits des femmes ?

Quand on me demande d’être présente, je le fais volontiers mais j’estime que c’est tous les jours qu’il faut agir pour les droits des femmes. Le 8 mars 2008 en revanche, pendant la fashion week, j’ai fait défiler les mannequins dans notre boutique du 175 boulevard Saint-Germain plutôt que sous les tentes dressées aux Tuileries. Il n’y avait que trois cents invités et j’ai demandé aux mannequins de parler. Non pas à partir d’un texte qu’elles devaient réciter mais avec leurs propres mots, leurs propres envies. L’une d’entre elles s’est lancée avec un My name is Imogène and it’sa tragedy. Les autres ont suivi. Déclamant dans leurs langues respectives, sifflotant, s’amusant. C’est un des meilleurs souvenirs que j’ai. Voir ces filles qui parlaient, c’était complètement dément. Je leur restituais le pouvoir sur elles-mêmes, sur le vêtement. C’était une prise en main d’elles-mêmes. Un véritable acte féministe pour le coup !

Mais le féminisme, c’est élégant ?

Si on met là une étiquette politique, non. La politique n’est pas élégante. Il y a une vraie question de morale, d’attention et d’éthique que n’a pas la politique. Par contre, si on parle du féminisme comme d’un mouvement qui véhicule l’idée que la femme a des droits et des devoirs égaux à ceux des hommes alors là, oui, on peut parler d’élégance.

L’élégance, Nathalie Rykiel, collection Manifeste, éd. Autrement, 22 €.