Pourquoi l’allongement des carrières patine

Maintenir les travailleurs plus longtemps au travail est un des défis majeurs auxquels la Belgique doit faire face. Avec le vieillissement de la population, c’est le seul moyen d’assurer à terme le financement des pensions et des soins de santé. Le gouvernement a pris des mesures pour reculer l’âge de la retraite anticipée, pour restreindre le recours aux prépensions mais dans les faits, ces mesures vont-elles avoir l’impact souhaité ? Les licenciements ou les congés maladie longue durée ne vont-ils pas remplacer les prépensions ? On peut le craindre, même si – il est vrai – le taux d’emploi des plus âgés est en augmentation.

Dans notre édition de ce jeudi, nous évoquions les résultats d’une étude du professeur Vincent Vandenberghe de l’UCL qui pointait du doigt la chute de productivité des salariés du secteur privé une fois qu’ils avaient atteint les 50 ans. Le même jour, le quotidien De Tijd consacrait un article en une au cri d’alarme du directeur des ressources humaines de Colruyt qualifiant « d’intenable » le système actuel de l’ancienneté barémique – chaque année, le travailleur gagne mécaniquement un peu plus.

Trop peu productif et trop cher pour les entreprises, le travailleur âgé est jugé peu compétitif. Et ce ne sont pas les restrictions au niveau de l’âge de la prépension qui empêcheront les entreprises de s’en séparer.

« Pour les maintenir au travail, il faudrait idéalement agir sur les deux tableaux », estime Vincent Vandenberghe. C’est-à-dire s’attaquer au coût salarial et mettre en place de véritables mesures d’accompagnement des travailleurs âgés (formation, tutorat, aménagement du temps de travail…). On en parle depuis des années mais dans les faits, rien ne bouge vraiment. Pourquoi ?

« Des mesures sont prises mais cela reste embryonnaire comparé à d’autres pays, estime le professeur de l’UCL. Les partenaires sociaux sont peu proactifs sur la question. Il y a peu d’efforts faits en termes de formation continue, d’ergonomie des postes de travail… Ils ont de grosses difficultés à s’entendre sur les questions importantes. Le vieillissement de la force de travail devrait être un sujet quotidien de discussion au niveau des secteurs mais ce n’est pas le cas ».

Comment expliquer cette situation ? Selon lui, les partenaires sociaux s’engagent dans la voie de l’allongement des carrières à contrecœur. « Les syndicats campent sur une position qui consiste à défendre le droit des gens à partir avant l’âge de la retraite et à bénéficier d’un revenu de remplacement. On l’a bien vu dans le cadre de la réforme des pensions. Ils jouaient sur le frein. Il n’y a pas d’acceptation du fait que pour sauver la secu, il faut travailler jusqu’à 65 ans. Du côté patronal, l’intérêt individuel prime sur l’intérêt collectif. On voit des employeurs qui disent que ce n’est pas leur problème si le taux des plus de 55 ans n’augmente pas et qui sont surtout intéressés par la suppression de l’ancienneté ».

Il y a un double discours des patrons, enchaîne l’économiste Philippe Defeyt. « D’un côté, les fédérations d’employeurs défendent le fait que les travailleurs doivent travailler le plus longtemps possible mais de l’autre, les entreprises sont contentes avec le système actuel des prépensions. ».

Michel Jadot, ancien patron du SPF emploi et travail, abonde dans le même sens : « Le système des prépensions arrangeait bien tout le monde. Les entreprises pouvaient se séparer de la main-d’œuvre âgée sans créer trop de remous sociaux et en le faisant sur le dos de l’Etat. Les syndicats et les travailleurs évitaient les licenciements secs et donc le chômage. Mettre en place des mesures d’accompagnement des travailleurs âgés est beaucoup plus compliqué. Il faut adapter les conditions de travail, mettre en place des formations, ça coûte cher… Sans compter qu’il n’est pas toujours évident de reconvertir des travailleurs âgés vu l’évolution rapide des technologies. La transition vers de nouveaux métiers est parfois complexe. Il e st difficile de convaincre les entreprises de financer ces programmes de formation comme il est difficile de convaincre les travailleurs de suivre ces cours, de changer de métier ».

Statu quo préférable

Pour Philippe Defey, si peu de choses bougent, «  c’est avant tout parce que les partenaires sociaux jugent le statu quo préférable. Il y a trop d’enjeux. Si on entame cette discussion, les employeurs vont demander la fin de l’ancienneté, les syndicats vont à leur tour vouloir plus de jours de congé… Avec un point d’interrogation : les travailleurs vont-ils accepter de gagner moins pour travailler moins ?

Tous nos interlocuteurs sont d’accord : l’immobilisme actuel s’explique en partie par un problème d’adaptation des mentalités. Beaucoup d’intervenants dans le monde du travail n’adhèrent pas encore à l’idée qu’il faudra travailler plus longtemps. La culture de la prépension reste très forte. C’est même, selon Vincent Vandenberghe, l’une des raisons qui explique la baisse de la productivité des travailleurs à partir de 50 ans. «  Il est ancré dans leur esprit que les carrières s’arrêtent entre 55 et 60 ans. Passé cinquante ans, certains commencent donc à se désinvestir, à se démobiliser. En Suède, les gens ont intégré le fait qu’ils allaient travailler jusqu’à 67 ans et on n’assiste pas à ce phénomène. C’est ce qu’on appelle l’effet horizon ». Un horizon que les travailleurs belges vont devoir imaginer plus lointain.