Accueil

Par quelles infirmières voulons-nous être soignés?

Le dossier de la formation infirmière est difficile et épineux.

Temps de lecture: 6 min

« U ne augmentation de la proportion d'infirmière bachelière à l'hôpital est associée à une réduction de 7% de la mortalité ». Ce constat sans équivoque vient d'être publié dans la prestigieuse revue The Lancet le 26 février 2014. Cette étude a été réalisée dans 300 institutions hospitalières (environ 420.000 patients) de 9 pays européens dont la Belgique (59 hôpitaux concernés). Donc si vous avez plus de 50 ans et que vous devez subir une intervention chirurgicale vous aurez d'autant moins de chance de mourir dans les 30 jours postopératoires que la proportion d'infirmière bachelière sera élevée dans l'hôpital.

Le Vif publiait un article le même jour intitulé « Le niveau des études d'infirmiers est assez bas en Belgique ». Et le 27 février le Pôle Académique de Namur organisait une soirée débat sur le thème « Quelles infirmières pour quels besoins en santé en Fédération Wallonie-Bruxelles » où étaient invités Madame Tillieux et Messieurs Borsus, Hazée et Prévot. Ils s'accordent tous pour reconnaître que le dossier de la formation infirmière est difficile et épineux. Je ne suis pas certaine que le grand public mesure à quel point ce dossier est complexe mais il semble important qu'il soit informé et que les programmes des politiciens soient questionnés sur cette matière car il y va de notre santé et de notre argent.

Quelles infirmières en Belgique? Il existe DEUX filières de formation pour exercer UN seul métier. Une filière dans l'enseignement professionnel secondaire complémentaire (section soins infirmiers) accessible sans le certificat de l'enseignement secondaire supérieur (CESS) et aboutissant à l'obtention d'un brevet. Une autre filière de formation, dans l'enseignement supérieur, permettant d'obtenir un diplôme de bachelier en soins infirmiers. Donc, quel que soit le niveau, les exigences de formation et les acquis d'apprentissages visés, lorsque l'infirmière est engagée et qu'elle exerce le métier elle va devoir assumer les mêmes responsabilités, la même fonction, le même rôle. Madame Tillieux a suggéré qu'il fallait peut-être deux types d'infirmières différentes pour répondre d'une part, aux exigences techniques en salle d'opération par exemple, et d'autre part, plus relationnelles en maison de repos ou soins à domicile. Pourtant, l'Arrêté Royal n°78 du 10 novembre 1967 relatif à l'exercice des professions des soins de santé, modifié par la loi du 10 août 2001 en matière de santé, ne différencie pas la fonction ni les actes.

Une question se pose dès lors: « Quelles compétences pour les infirmières, quels que soient les lieux de pratique? » Si l'exercice du métier peut paraître différent dans les lieux de pratique professionnelle, hôpital, maison de repos, soins à domicile, santé communautaire, les compétences professionnelles à développer font consensus au niveau européen et international. La directive européenne 2013/55/UE qui devra être transposée dans la loi belge pour janvier 2016 prévoit des compétences pour l'infirmier responsable de soins généraux qui mettent l'accent sur la responsabilité et l'autonomie. Une infirmière ayant développé des compétences cliniques de haut niveau pour répondre aux défis de santé, capable de promouvoir la qualité et la sécurité des soins, de déléguer, de communiquer de manière professionnelle, d'analyser les situations de soins, de travailler en collaboration et de gérer des projets complexes. Une infirmière qui exerce un leadership clinique, organisationnel, disciplinaire et politique pour une identité professionnelle distincte et affirmée et un développement professionnel continu. Si les services de santé actuels en Belgique sont souvent axés sur les soins aigus et les soins spécialisés dans les hôpitaux, il faudra développer la promotion de la santé, la prévention, les soins chroniques, les soins auto-administrés et les soins de proximité. Ces enjeux en matière de santé concernent particulièrement les infirmières et vont demander des compétences de haut niveau et une « posture réflexive » tant en hôpital que dans les secteurs extrahospitaliers. Par quelle infirmière voulons-nous être soigné, quel que soit le lieu d'exercice professionnel? Une infirmière qui applique, une exécutante ou une infirmière qui réfléchit, qui met en lien, qui anticipe, qui adapte et développe sa pratique? Quelle infirmière pour quel titre et quel métier?

Le niveau des études en Belgique est-il dès lors trop bas? Oui, définitivement, si l'on se réfère au niveau de la filière de l'enseignement professionnel secondaire complémentaire. Pour la filière bachelière dans l'enseignement supérieur, le programme de formation actuel ne répond pas non plus aux exigences minimales de formation prévues par la directive européenne qui stipule que « La formation d'infirmier responsable de soins généraux comprend un total d'au moins trois années d'études, qui peuvent en outre être exprimées en crédits ECTS équivalents et représentent au moins 4600 heures d'enseignement théorique et clinique, la durée de l'enseignement théorique représentant au moins un tiers et celle de l'enseignement clinique au moins la moitié de la durée minimale de la formation. » Cela signifie donc un minimum de 2300 heures d'enseignement clinique défini comme étant « le volet de la formation d'infirmier par lequel les candidats infirmiers apprennent, au sein d'une équipe, en contact direct avec un individu sain ou malade et/ou une collectivité, à organiser, dispenser et évaluer l'ensemble des soins infirmiers requis à partir des connaissances, des aptitudes et des compétences acquises, etc. » A l'heure actuelle, la formation de bachelier en soins infirmiers en Fédération Wallonie-Bruxelles compte 1515 heures de formation clinique (décret du 18 juillet 2008) et ne répond donc pas à ces exigences minimales.

Ne serait-il pas opportun, à l'heure où toutes les Hautes Ecoles réfléchissent à la mise en œuvre du décret Marcourt (définissant le paysage de l'enseignement supérieur et l'organisation académique des études) plannifiée pour la rentrée académique 2014, de prévoir une réforme sur 4 ans qui réponde d'emblée aux exigences minimales de la directive européenne pour la formation de bachelier en soins infirmiers?

Les différents politiciens semblent d'accord sur la reconnaissance d'une filière de formation unique pour exercer l'art de soigner, sur un programme de formation en 4 ans, basé sur le niveau 6 du cadre européen des certifications. Par contre le discours politique est un discours qui ne promet rien avant les élections: « peu de temps pour aboutir d'ici les élections », « des négociations en cours », « soyons honnête, personne ne va régler la question en deux mois », et finalement « ce sera la responsabilité du futur super ministre qui aura l'enseignement à tous les niveaux ». Justement, avant les élections, n'est-ce pas le moment de réagir en tant que citoyen, utilisateur du système de santé, pour faire un choix éclairé?

Des propositions pour une réforme de la formation infirmière vers un système de santé gagnant ne manquent pas, dans le respect des droits acquis et avec tous les acteurs concernés par la santé. Sans doute manque-t-il un peu de courage politique pour s'engager? Si d'aventure nos politiciens devaient subir une intervention chirurgicale avant les élections, il nous reste à espérer qu'ils soient soignés dans une institution où la proportion d'infirmière bachelière sera élevée, surtout s'ils ont plus de 50 ans!

*Présidente de l'Association des Infirmiers (ères) de Namur-Luxembourg (AINL), responsable pédagogique département paramédical , Haute Ecole de Namur-Liège-Luxembourg

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info
La Une Le fil info

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une