Parlait-on français dans les tranchées?

Chaque dimanche soir, plus de la moitié des 15-24 ans qui sont devant leur télévision, regarde In Vlaamse Velden, une série qui conte la vie d’une famille gantoise en pleine guerre 14-18. C’est dire l’importance de la version de « 14-18 » diffusée auprès de ces moins de 20 ans du nord du pays, soit la génération la moins marquée par la transmission familiale du vécu de cette guerre.

Or, tous les dimanches soirs, ces adolescents doivent découvrir avec indignation ces officiers qui donnent des ordres en français aux soldats flamands, leur interdisant de parler leur langue, avec un mépris, un agacement voire une violence croissante. C’est l’un des héros qui sert de traducteur : le lieutenant Vincent Boesman, fils de cette famille gantoise fransquillonne, étudiant en droit au moment où la guerre éclate, parle en effet français et néerlandais. L’image du francophone est donc particulièrement typée lors de ces scènes de guerre, sans réelle certitude que dans les jours qui suivent, une mise en contexte soit donnée. Un kit éducatif a été mis à disposition des écoles moyennes, développant les thèmes évoqués par la série. Selon le Standaard, 1.200 élèves utilisent ce matériau dans leurs cours d’histoire.

Mais qu’en est-il de ce français parlé dans les tranchées ? « C’était la langue véhiculaire dans l’armée belge à l’époque », commente Marc Reynebeau, journaliste au Standaard et historien. « Il fallait connaître le français pour avancer dans la hiérarchie de l’armée. Une loi de juillet 1913 prévoit l’introduction progressive du bilinguisme dans l’institution militaire, mais elle ne fit pas sentir ses effets pendant la guerre », précise Olivier Standaert, historien de l’UCL. « Les officiers venant des classes bourgeoises, étaient souvent de langue francophone, poursuit Reynebeau. Mais deux choses étaient prévues s’il y avait un problème de langue pour les recrues venues du peuple : 1) Il y avait des traducteurs qui avaient d’ailleurs un signe particulier sur leur uniforme ; 2) Il y avait une terminologie d’ordres en français, mais que tous connaissaient via leur formation. D’ailleurs, dans le feuilleton, quand les soldats parlent entre eux, toutes leurs références militaires sont en français : ils disent mitraillettes. »

Olivier Standaert confirme : « Le français domine, mais pas de là à ne pas comprendre les ordres. Quelques mots suffisent, et il y a assez de solidarité pour se les partager et les traduire. Les écrits des combattants insistent sur bien d’autres aspects du combat et de la vie en tranchées. On peut toutefois pointer une forme de paternalisme et parfois de condescendance, voire de mépris, des officiers envers les hommes de troupe. Mais sûrement pas au moment de combattre et de coordonner une action. »

Olivier Standaert ajoute que ses confrères Luc De Vos et Hans Keymeulen, à la fin des années 80, ont mis à mal le mythe des 80 % de combattants flamands dans l’armée de l’époque, initié par l’activiste Raf Verhulst en mars 1917 et jamais démenti par l’état-major belge durant la guerre ou l’entre-deux-guerres. « Si on recense les morts à partir des listes les plus fiables et officielles, on constate que 35,69 % des morts sont wallons et 64,31 % flamands. »

Marc Reynebeau, lui, est catégorique sur un autre point ultrasensible en Flandre : « L’idée que des Flamands sont morts en 14-18 parce qu’ils ne comprenaient pas les ordres, est un mythe flamingant et nationaliste. Cela n’a pas existé. Quant à l’idée que des officiers aient donné des ordres sciemment en français pour que des soldats flamands soient tués, ça, c’est une véritable stupidité  ! L’Yser est devenu un mythe fondateur du mouvement flamand, car il est né des frustrations et de la radicalisation au front en 14, d’activistes réagissant aux rétorsions contre les collaborateurs. » Et d’ajouter : « Le problème avec ce feuilleton, c’est qu’il suit tous les clichés sur la Première Guerre mondiale – attaque de gaz, inondation de la plaine de l’Yser, le français dans les tranchées, etc., et ne les développe pas. » Reynebeau le reconnaît : l’image du francophone n’en sort pas grandie. « Sur Twitter, j’ai lu la réaction d’un jeune de 15-16 ans qui écrivait en commentaire à une photo représentant Vincent Boesman et son officier francophone : “Mais que ces Wallons laissent Vincent en paix !” Pour les jeunes Flamands, un francophone et un Wallon, c’est la même chose. » À l’époque pourtant, pour nombre de soldats wallons, le problème du français était le même que pour les Flamands : ils ne comprenaient pas cette langue qui leur était également traduite par des officiers. « Cette problématique de la langue est davantage liée aux classes sociales : la bourgeoisie parlait français et le peuple, wallon ou flamand, son dialecte. »