A l’assaut des mutations bruxelloises

ENTRETIEN

Après les gratte-ciel, le canal ou encore la ceinture verte, Thierry Demey part cette fois à l’assaut des remparts de Bruxelles. Un voyage passionnant au cœur du deuxième millénaire pour comprendre les dessous de la mutation urbanistique d’une ville et de son célèbre Pentagone.

Ni un roman, ni un guide touristique et encore moins un ouvrage réservé aux initiés mais une balade dans le passé richement illustrée pour mieux comprendre le temps présent. C’est l’histoire qui se raconte sous la plume et les photos d’un homme, formé au droit et à l’économie, qui a quitté ses premières amours pour raconter des histoires.

Thierry Demey, comment décririez-vous votre nouvel opus ?

Je rédige des ouvrages de synthèse en essayant de le faire de la manière la plus pédagogique et vivante possible en me basant sur des documents pointus. Fin des années 80, j’ai écrit Bruxelles chronique d’une capitale en chantiers. Deux volumes pour raconter tous ces chantiers qui ont transformé la ville depuis l’indépendance : le voûtement de la Senne, le Mont des arts, la Cité administrative de l’état ou encore la Jonction Nord-Midi. L’idée pour ce livre-ci était d’élargir l’élastique dans le temps. Au lieu de démarrer en 1830, j’ai commencé au deuxième millénaire, au moment où l’on a construit la première enceinte de Bruxelles. Pour expliquer sous quels facteurs politiques économiques ou démographiques, une ville se métamorphose. Il y a des périodes clé et, plutôt que de faire une description historique un peu stérile de bâtiments ou de quartiers isolés, j’ai plutôt voulu essayer de comprendre le pourquoi du comment.

Qu’en avez-vous tiré comme enseignements ?

Ils sont multiples. Je vais citer un exemple frappant. A la fin du Moyen Âge, les couvents et les monastères occupent plus de 10 % de la superficie du Pentagone soit, de 60 à 70 hectares sur 500. Parmi eux, le collège et le couvent des Jésuites, au pied de la Bibliothèque Royale ; le collège des Augustins en bord de Senne à la place Brouckère ou encore le Béguinage qui, a lui seul, fait 7 hectares. A la fin du XVIIIe siècle et de l’ancien régime, Joseph II et la Révolution française passent par-là.

Pour un virage radical ?

Effectivement, Joseph II veut supprimer tous les couvents contemplatifs, considérant que ce sont des parasites de la société qui stérilisent des terres. Il les fait donc vendre. Mais, comme il pense que la religion a un rôle à jouer, il crée une caisse de religion afin de développer les paroisses. Ce qui veut dire que dans toute la Belgique, 163 établissements religieux disparaissent.

Le début d’un grand jeu de Monoply ?

C’est une première étape car Jospeh II est balayé par la révolution brabançonne et c’est en fait la France qui accomplira son programme. En 1795, les Français vont supprimer tous les privilèges de l’ancien régime : les corporations de métiers, les dîmes. Et tous les couvents, pas uniquement les contemplatifs, pour créer l’assistance publique officielle. Ce qui va provoquer un transfert de propriétés gigantesque à Bruxelles. Dix pourcents du territoire changent de main du jour au lendemain, vous imaginez ?

Que font les acheteurs ?

Il s’agit de bourgeois, parfois des Français, qui flairent la bonne affaire car la vente se fait à prix bradés, l’armée française d’occupation ayant besoin d’argent. Elle vend donc au plus vite et pas forcément au plus offrant. Et que font les bourgeois ? Ils démolissent, revendent les matériaux, font reconstruire et créent des rues. A certains endroits, le pouvoir public va toutefois s’en mêler pour créer des espaces publics.

Par exemple ?

Le tout premier sera la place du Nouveau Marché aux Grains où se trouvait le couvent Notre-Dame de la Rose de Jéricho, six hectares sur lesquels on bâtit une grande place publique et on lotit le quartier en imposant plus ou moins de normes urbanistiques. Citons aussi la Monnaie et sa place qui se trouve sur l’ancien emplacement du couvent des Dominicains vendu à la Révolution française.

Vous nous parlez également de la rue Neuve dans un schéma plutôt étonnant.

C’était une rue résidentielle tracée en pleins champs. Elle a été créée au XVIIe siècle pour permettre aux gens d’aller se mettre au vert. Les gens qui ne trouvaient plus de place au Coudenberg ou Sablon, lieux bourgeois par excellence, vont s’y installer. On y trouvera donc des hôtels particuliers avec de beaux jardins. Viendront ensuite, la place des Martyrs, qui est un peu son enfant et puis, donc, la place du Nouveau Marché aux Grains.