«On m’a accusée d’avoir prié au boulot!»

« J’ai travaillé pendant quatorze ans… Je suis, enfin j’étais, chef de service, je dirigeais les techniciennes de surface du home et je nettoyais bien évidemment moi aussi. Au bout de quatorze ans, j’ai été licenciée, une “démission d’office” comme ils disent. On me reproche d’avoir prié au travail, d’avoir interdit aux pensionnaires de boire de l’alcool, d’avoir insulté mes collègues, d’avoir parlé arabe avec certains pensionnaires et collègues. Tout cela est complètement faux ! Aujourd’hui, je n’ai plus rien. Plus de travail, plus de salaire, plus rien. J’ai 56 ans, comment voulez-vous que je retrouve du travail à mon âge ? Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive. » Voilà le coup de colère d’Habiba Zerouani, maman de deux enfants, une fille 21 ans et un fils de 22 ans, qui aujourd’hui s’occupent d’elle.

« Prier ne prend que quelques minutes, comme fumer une cigarette »

« Regardez-moi, je suis musulmane oui, c’est vrai ! Mais je m’habille comme vous, je ne porte pas de foulard. Ma religion, je la vis en privé, pas sur le lieu de mon travail. Je n’ai jamais prié dans le home, d’ailleurs il n’y avait même pas de local approprié à la prière. Vous savez, la prière ne se fait pas comme cela, n’importe où ou n’importe quand, et pas devant n’importe qui. Il faut avoir les bras, les jambes et les cheveux couverts. En tant que femme, je ne peux pas prier devant un homme. Et puis, il faut un tapis de prière. Jamais, je n’ai prié sur les lieux de mon travail », insiste Habiba. « La prière ne prend pas plus de cinq minutes. Pas plus de temps pour certains pour fumer une cigarette. Mais je ne l’ai jamais fait, tout simplement, car c’est interdit ! » D’autres griefs sont reprochés à Habiba, comme nous le confirme le CPAS. Le comportement envers ses collègues ou certains pensionnaires et sa manière de travailler. « En tant que chef de service, je faisais mon travail. Je disais ce qui allait mais également ce qui n’allait pas. Je pense que certains collègues, ceux qui ont déposé plainte contre moi, n’ont pas accepté cela », affirme Habiba. Du côté du côté du CPAS, on nous affirme que les témoignages sont solides.

« Oui, j’ai parlé arabe avec des résidents qui étaient très heureux »

« On me reproche aussi d’avoir parlé arabe avec certains collègues ou résidents du home. Bien sûr que c’est vrai ! Mais est-ce que c’est choquant ? Certaines nettoyeuses ne parlent quasiment pas le français, comment voulez-vous que je m’exprime et que je me fasse comprendre ? Quant aux résidents, certains viennent du Maroc, ils sont tout simplement contents de pouvoir parler dans leur langue. Je ne vois vraiment pas où est le mal. » De culture marocaine, Habiba est fière de partager ses traditions. « J’ai fait toute une journée marocaine pour les résidents des quatre étages du home. C’était fantastique, ils étaient heureux ! J’avais préparé du couscous et des desserts pour tout le monde. Chaque matin, j’apportais à un des résidents un repas pour le soir. Il avait vécu au Maroc et y occupait une fonction auprès du Roi. Ici, il se sentait seul, c’était ma façon à moi de l’aider . » Il y a quelques mois, Habiba a donc été dénoncée par des collègues. Elle parle de complot, sa hiérarchie de manquements dans son travail. L’affaire a été portée devant le Conseil d’État qui a confirmé la démission d’office. « Aujourd’hui, ce sont mes enfants qui m’aident. Nous habitons Vilvorde, ils ont toujours été à l’école néerlandophone. Ils sont quadrilingues. J’ai tout fait pour qu’ils réussissent dans leur vie, j’ai travaillé dur. Je suis si fière d’eux ! Ils ont réussi. Ce sont mes enfants qui payent pour l’instant le remboursement de la maison ! », confie Habiba. « Ce que je ne comprends pas c’est la décision si radicale. Mettre fin à mon contrat. Pourquoi, si on estime que j’ai commis des erreurs, ne pas m’avoir donné un blâme, une sanction, ou même me déplacer dans un autre service ? Là, je n’ai plus rien. » Du côté du CPAS, l’explication est simple : « Le Conseil d’aide sociale a considéré que parmi les sanctions prévues par la loi, la démission d’office était la plus appropriée . » Habiba a décidé de prendre un avocat et d’attaquer sa hiérarchie au pénal. « Une double plainte a été déposée. Et d’autre part, l’affaire a été mise dans les mains d’un de mes collègues spécialisé dans le droit du travail », nous précise maître Olivier Martins.

Peut-on prier au travail ?

Peut-on prier au travail ? « La réponse est complexe », nous explique Patrick Charlier, directeur adjoint du Centre pour l’égalité des chances et contre le racisme. « Il faut avant toute chose vérifier si le règlement du travail le permet ou non. Certaines entreprises se sont adaptées et autorisent la prière, mais uniquement pendant les pauses. Il ne faut pas que les prières se fassent durant les heures de travail. La question s’est d’ailleurs posée concernant la cigarette. Dans certaines entreprises, les travailleurs doivent pointer lorsqu’ils vont fumer : c’est considéré comme un temps de pause. Tout est une question d’équilibre entre les travailleurs afin que certains ne se sentent pas lésés par rapport aux autres. Il faut éviter le sentiment de privilège. »

Peut-on parler arabe ? « Ici aussi, c’est une question d’équilibre. Je dirais que c’est à la fois bien puisque cela permet une compréhension mais il faut veiller à ce pas exclure ceux qui ne parleraient pas l’arabe. Si les employés parlent une autre langue systématiquement durant la pause-café par exemple, cela pourrait être considéré comme un repli communautaire », précise Patrick Charlier. « Il n’y a pas de réponse absolue mais il faut toujours veiller à ce qu’il n’y ait pas d’attitude qui puisse être comprise comme étant du prosélytisme. »

Faut-il un lieu de prière ? « Je ne le pense pas. Par contre, je suis en faveur d’un lieu de réflexion ouvert à tout le monde. Un local de silence, je dirais, de manière à ce que tout le monde s’y retrouve. Un lieu de concentration, de prière qui doit se faire de manière non démonstrative. »