En piste, tangueros !

Nous les avons rencontrés dans le cadre du Brussels Tango Festival, qui fête cette année son dixième anniversaire. Une édition spéciale qui rassemblera les férus et accueillera les novices lors d’un concert géant sur la Grand-Place de Bruxelles, entre autres. Le festival est LE moment de l’année à ne rater sous aucun prétexte pour les tangueros en Belgique. Dans les plus belles salles de la ville, on y retrouve chaque année les meilleurs enseignants et danseurs professionnels, les meilleurs orchestres et danseurs amateurs venus de toute l’Europe et au-delà.

Le constat au quotidien : des adhésions en progression et des cours à profusion. Selon Marisa, professeure de tango argentin depuis 1996, il y aurait actuellement entre cinq et dix mille tangueros en Belgique. Même s’il est un fait certain que la danse de Buenos Aires a le vent en poupe, la plupart des adhérents ne désirent pas forcément coller à l’air du temps, comme l’explique Francesca, organisatrice néerlandophone du festival. Pour moi, ce n’est pas juste un effet de mode, c’est bien plus qu’un simple hobby. C’est vrai que c’est un peu “ subculture ”, ceux qui ne dansent pas ne le comprennent pas. On l’apprivoise. Il faut beaucoup de temps pour apprendre à le connaître. Le tango est basé sur une improvisation : écouter et interpréter la musique est nécessaire. Il faut être en confiance aussi.

Dans certains services hospitaliers de France, il serait même un remède miracle pour la réadaptation cardiaque. Faisant battre le cœur à un rythme idéal, il devient une thérapie alternative séduisante. En Belgique, il est aussi utilisé pour entraîner le cerveau des patients atteints d’Alzheimer. Si la pratique sied aux cœurs ou aux corps plus affaiblis, elle est aussi sans contexte le dada d’une génération plus jeune. Comme Panni, 26 ans, qui lui voue un véritable culte après avoir vécu un moment à Buenos Aires. Arrivés en Belgique en 2012, elle et Peter, photographe professionnel de tango, se rencontrent et ne se quittent plus. Le tango est un moyen de s’exprimer et de laisser libre cours à sa créativité. C’est une culture à part. Il nous lie les uns aux autres. Je voyage beaucoup pour danser et prendre des clichés, explique Peter. Dès que je rencontre d’autres danseurs à l’étranger, une confiance s’installe automatiquement. On pourrait presque parler de clan, dans le sens positif du terme, bien évidemment.

Vêtue de sa robe échancrée et chaussée de ses hauts talons, la danseuse semble être la vedette de la scène. En vérité, il n’en est rien. Comme en témoigne la comédienne Sandrine Laroche, pratiquante depuis vingt ans. Il faut se libérer des images de séduction et des clichés que le tango sous-entend. L’homme dirige et la femme suit. Elle doit apprendre à se laisser guider, ce qui n’est plus forcément évident dans notre société actuelle. Je me rends au bal deux fois par semaine. Je danse avec celui qui m’invite. Si nous ne sommes pas à l’écoute l’un de l’autre, cela ne fonctionne pas. La complicité vient de l’intérieur. Il y a quelque chose de très intime, des gestes minimes. Ce que j’apprécie, c’est ce mélange de personnes, de milieux et d’âges. Nous pouvons danser avec un jeune de 18 ans, comme avec un homme de 80 ans.

À deux toujours, cette danse sociale confirme une convivialité retrouvée. Et des couples se créent, à la danse comme à la ville. Une famille aussi. Comme Marisa et Oliver, danseurs et professeurs de tango porteño (le tango original, qui vient d’Argentine) l’expliquent : Le tango est une danse parfaite à la fois pour celui qui est seul, car on y rencontre une multitude de personnes, mais aussi pour ceux qui sont en couple. C’est une belle façon de passer du temps ensemble en pratiquant une activité de détente saine pour le corps. Une activité qui est à la fois sociale, culturelle et, d’une certaine façon, aussi intellectuelle. Pour certains, le tango est juste un hobby sympa qu’ils pratiquent une à deux fois par semaine. Pour d’autres, le tango est un virus, une façon de vivre : on ne sort que pour aller danser le tango, on n’écoute que de la musique de tango et on n’a que des amis tangueros. Pour le cinéaste Jaco Van Dormael, il s’agit davantage d’une invitation au voyage. C’est impossible de penser à autre chose pendant le tango, il faut être dans la musique, imaginer le pas suivant, anticiper les autres danseurs autour... Cela occupe tous les neurones, c’est un voyage. J’ai commencé le tango il y a une quinzaine d’années. Je ne suis pas un grand danseur, mais j’aime bien. Je prenais des cours particuliers avec Pablo Tegli. Je lui ai demandé de m’apprendre les pas de la femme et, quand il y avait un pas que j’aimais bien, je lui demandais de m’apprendre le même pas dans le rôle de l’homme.