«Annick, veux-tu être ma femme?»

Ma question compte six mots en français et en néerlandais. Je voulais te la poser uniquement via notre premier livre commun, notre bébé de papier : “Annick, veux-tu être ma femme ? Annick, wil je mijn vrouw worden  ?”  » C’est Christophe Deborsu, journaliste francophone, ex-RTBF aujourd’hui sur la chaîne flamande Vier, qui pose cette question à sa compagne flamande, Annick De Wit, journaliste au Laatste Nieuws. Cette demande en mariage a fait le tour de la Flandre – sans atteindre la Wallonie ou Bruxelles, ce qui en dit long sur notre frontière linguistique. Et pourtant elle n’a pas eu lieu au bord d’un pont ou d’une rivière : elle s’est faite en public, dans le cadre du talk-show télévisé Cafe Corsari, la semaine dernière en direct sur la Een.

Tout part du livre que Christophe Deborsu et sa compagne ont écrit en néerlandais (il n’y aura pas de version française). Dans Dag, bonjour !, les deux journalistes et amants analysent à travers le prisme de leur expérience de vie commune, en quoi les Flamands se différencient des francophones, et inversement. Un livre très bien construit, très bien écrit, drôle, original et instructif mais qui, vous l’aurez compris, a la vie privée pour colonne vertébrale. Cela permet d’aborder la question du sexe… de l’intérieur, puisque le chapitre ad hoc a pour sous-titre : « Comment le sexe dans une autre langue peut résoudre le problème linguistique ». Annick, « Flamande (Anversoise) blonde, yeux bleus, 1 m 76, dans sa tête demi-hippie, en pratique ne l’a jamais été ou ne l’est plus depuis longtemps » et Christophe, « Wallon (Namur) cheveux noirs, yeux bruns, 1 m 92, n’a jamais fumé un joint mais succombe aux femmes progressistes flamandes » se sont donné au départ rendez-vous via Facebook, pour se retrouver en août 2011 devant la cathédrale de Malines. C’est là que tout a commencé, en ce compris cette vie éclatée qui fait que désormais Christophe (48) vit une semaine à Anvers avec sa compagne flamande (45) (qui a deux enfants d’un premier mariage), et l’autre semaine à Namur avec ses trois enfants à lui, issus d’une précédente union. Soit 97 km de porte à porte, en véhiculant non seulement ses effets personnels, mais surtout les clichés, les incompréhensions, la différence de langue qui collent désormais à ce qui est devenu très rare : un couple flamando-francophone. « Seulement 5 mariages sur mille désormais se font entre Flamands et francophones, soit moins qu’entre Flamands et Néerlandais ou entre francophones et Français. C’est très peu, et en baisse, j’étais très surpris », commente Christophe Deborsu. Pour Annick pourtant, c’est une évidence : il y a plus de ressemblances entre elle et son wallon d’amoureux, qu’avec son premier mari néerlandais. « Quand je vais en Wallonie, j’ai toujours le sentiment que je suis dans mon pays, ce n’est pas le cas quand je vais aux Pays-Bas », précisait-elle ce week-end à son journal.

Durant toute la rédaction du livre et sa relecture, c’est un PDF incomplet que la coauteure a reçu de l’éditeur complice. Il y manquait, page 389, un encadré, intitulé « message personnel », qu’Annick a découvert lors de Cafe Corsari la semaine dernière, et dans lequel Christophe, son compagnon, interrompt le cours du livre pour poser cette question « posée plus de 40.000 fois par an en Belgique » mais qu’il ne proposerait à personne d’autre qu’elle : « Annick veux-tu être ma femme ? » Le public dans le studio, à la lecture du passage soudain dévoilé par un Deborsu ému, applaudit à tout rompre. Sa belle, pressée de répondre, dit oui. Tout le monde se lève, les deux tourtereaux s’embrassent. Le buzz est là. « Je voulais faire quelque chose qui n’avait jamais été fait », nous explique Christophe quelques jours plus tard, assumant sans illusion certains commentaires. « Il y a seulement une chose plus gênante que d’annoncer sa séparation dans les médias, c’est d’y demander la main de son amoureux(se), ironisait ainsi l’écrivain Tom Heremans dans sa chronique du Standaard. Mercredi matin, j’étais pourtant certain d’avoir vécu le moment médiatique le plus gênant de la semaine : l’actrice américaine Gwyneth Paltrow annonçant sa séparation d’avec Chris Martin (…). »

Pas de quoi troubler le couple de journalistes. Ni le potentiel succès du livre, qui suit les traces du best-seller signé du seul Deborsu Dag Vlaanderen  : chapitres courts, très accrocheurs mais bourrés d’information, d’encadrés pratiques et de suggestions de visites touristiques. Deborsu est sorti de cette intro surpris par l’hermétisme et la méconnaissance de plus en plus grands entre les deux parties du pays et parie, à terme, sur une séparation. Annick, elle, dit surtout espérer que cela n’arrivera pas. Ils ont, eux, choisi leur camp : ils disent « partager le langage de l’amour ».

Leur partage de plume, lui, ne s’arrête pas à ce livre : le Laatste Nieuws a demandé aux deux journalistes de faire pour eux un tour de Belgique, pour les élections.